Concours National
de la résistance et de la déportation

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Rapport du 24 juin 1943 des Renseignements généraux de Lyon sur les arrestations de juin 1943 : ni « Jean Moulin » ni « Max* » ne sont mentionnés parmi les personnes arrêtées à Caluire.

Caluire, l'envers du 27 mai 1943

« Et puis, dans une semaine, nous serons peut-être tous arrêtés. »
(Jean Moulin, Max*, à Daniel Cordier, Alain*, le 15 juin 1943)

Autant la première réunion du Conseil (national) de la Résistance, le jeudi 27 mai 1943, est commémorée comme le symbole de l'union de la Résistance intérieure ralliée à l’autorité du général de Gaulle, via son délégué en France occupée, Jean Moulin, qui présida la réunion, autant la capture du même Jean Moulin et des autres personnes se trouvant le lundi 21 juin 1943 dans la villa du docteur Dugoujon, à Caluire, exactement vingt-cinq jours plus tard, laisse aujourd’hui un goût amer de mystère insondable, d’intrigues, de fraternité défaite. « J’ai toujours eu le sentiment, écrit Daniel Cordier dans son livre récent De l'Histoire à l'histoire, que Rex avait été abandonné par les mouvements de Résistance. À l’heure de vérité, il n’y a eu aucune tentative pour le libérer de prison. Cela en dit long sur ce que la Résistance pensait de lui. Compte tenu des relations tendues, souvent exaspérées, qu’il entretenait avec les mouvements, hélas, cela ne pouvait que se terminer de cette manière. » (p. 134).

D’une réunion au sommet, à Paris, couronnant une victoire politique, à une autre réunion, militaire celle-là, en banlieue lyonnaise, de hauts responsables de la Résistance, mais finissant en tragédie, que s’est-il donc passé ? Les faits eux-mêmes ne sont pas tous faciles à établir, comme le prouvent les dizaines d’ouvrages consacrés à l’« affaire de Caluire », les procès qui lui sont directement liés (Hardy en 1947 et 1950, Barbie en 1987, époux Aubrac contre Chauvy en 1998), l’inflation des témoignages a posteriori, notamment après guerre, avec les erreurs, défaillances, variations ou déformations, volontaires ou non, de la mémoire. Inflation qui s’oppose au silence d’autres témoins clés ou d’archives encore fermées. Sans compter que les deux documents d’époque « qui sont à l’heure actuelle les seuls à raconter d’une manière cohérente et crédible le déroulement des faits » (Cordier, op. cit., p. 77), sont dus à des responsables de la Gestapo – dont le « rapport Kaltenbrunner » du 29 juin 1943…

Les faits antérieurs au 21 juin

René Hardy, Didot*, chef du 3e bureau de l’Armée secrète (AS) depuis le 6 mai 1943 et membre du mouvement Combat – entre autres engagements –, prend le train à Lyon le 7 juin au soir pour se rendre à Paris, où le général Delestraint, Vidal*, chef de l'AS, l’attend le 9 juin au matin – le général viendra au rendez-vous et sera arrêté. L'Armée secrète réunissait les groupes paramilitaires des trois principaux mouvements de résistance de la zone Sud : Combat, Libération-sud et Franc-Tireur (voir l’historique de l'AS rédigé après-guerre par le colonel Gastaldo et André Lassagne). Or, le 7 juin, Hardy est « reconnu » par un ancien de Combat, Jean Multon, arrêté le 28 avril 1943 et retourné par les Allemands – il travaille pour le Sipo-SD de Lyon (Sicherheitspolizei-Sicherheitsdienst, services de renseignement des SS) depuis la mi-mai 1943. Hardy est donc arrêté dans la nuit du 7 au 8 juin vers deux heures du matin, à Chalon-sur-Saône, où il est emprisonné. Klaus Barbie, chef de la IVe section du SD de Lyon, vient le chercher et le ramène à Lyon l’après-midi du 10 juin.

Qui connaissait cette arrestation ? Pierre Guillain de Bénouville, Barrès*, l’un des responsables de Combat. Hardy l’a affirmé dans son ultime livre, Derniers mots, en 1984 : « Après avoir été libéré dans la nuit du 10 au 11 juin, j’avais révélé à Bénouville mon arrestation par les Allemands. » Dans une lettre à Bénouville dictée le 17 juillet 1985, Hardy confirme cet aveu : « Je ne crois pas me tromper en disant que je t'ai informé de mon arrestation. » Bénouville, lui, n’a reconnu que tardivement et seulement dans deux conversations en tête-à-tête avoir été au courant de l’arrestation de Hardy à Chalon avant d’insister pour qu'il participe à la réunion de Caluire : « René m’a-t-il prévenu de son arrestation après sa libération par Barbie ? Oui. » (à Jacques Gelin, le 17 février 1987, L'affaire Jean Moulin : trahison ou complot ?, p. 483) et à Pierre Péan en octobre 1997. Demi-vérité ? « Bénouville semble avoir été informé avant le 17 juin, jour de sa rencontre avec Hardy, du fait que celui-ci avait été arrêté » (Gelin, op. cit., p. 491), alors que Henri Frenay, le chef de Combat, vient de partir pour Londres.

 

Les faits du 21 juin

 

► Pourquoi la réunion de Caluire ?

« Caluire » a le statut d’une réunion militaire de ce qui reste de l’état-major de l'AS, afin de décider de mesures transitoires rendues indispensables par la capture à Paris, le 9 juin, du général Delestraint et du commandant Joseph Gastaldo, « Garin » ou « Galibier*, chef d’état-major et du 2e bureau de l'AS. Capture qui s’ajoute à d’autres arrestations remontant à février et mars 1943 (Ravanel, Aubrac, Kriegel-Valrimont). Raymond Aubrac confirme le caractère provisoire de ces mesures : « Je reviens à la conversation que j’ai eue avec Max la veille de Caluire, le 20 juin 1943, au parc de la Tête d’Or. Max disait clairement qu’il s’agissait uniquement de dispositions transitoires et pas du tout de nommer le successeur du général Delestraint, [mais] ce que l’on appelait des inspecteurs généraux zone Nord et zone Sud. Il s’agissait, dans une situation de grande urgence, de continuer à rattacher les fils et de maintenir ceux qui existaient déjà. C’était très transitoire. » (Raymond Aubrac, Libération, spécial Aubrac, chap. 3, 9 juillet 1997).

Clarifions tout de suite l’enchaînement des événements : l’arrestation de Delestraint est la cause directe de la tenue de la réunion de Caluire, nullement du coup de filet mené par Barbie le 21 juin – c’est l’arrestation de Hardy à Chalon qui a permis à la Gestapo d’aboutir à ce coup de filet.

Le choix du lieu de la réunion a été confié par Jean Moulin à André Lassagne, ami personnel du docteur Frédéric Dugoujon. La maison de ce dernier a été retenue pour la réunion la veille, le dimanche 20 juin, au cours d’un déjeuner entre les deux amis – Lassagne n’a communiqué l’adresse à Jean Moulin que le matin même du 21 juin.

 

► Classons les personnes présentes chez le docteur Dugoujon en quatre groupes :

  1. le docteur Dugoujon et sa domestique, Marguerite Brossier, se trouvant au rez-de-chaussée, le premier dans son cabinet ;
  2. cinq vraies patientes dans la salle d’attente, toujours au rez-de-chaussée ;
  3. trois résistants arrivés en retard, vers 14 h 45-15 heures (à cause du colonel Schwarzfeld), et assis dans la salle d’attente, Marguerite Brossier ayant cru avoir affaire à des malades :
    • Raymond Samuel, Ermelin*, Aubrac* ou Vallet*, du mouvement Libération-sud, et qui allait être nommé inspecteur de l’AS dans la zone Nord – il avait rencontré Jean Moulin la veille à ce sujet ;
    • Jean Moulin, Max* ou Rex*, Jacques Martel* (nom porté sur la fausse carte d’identité en sa possession ce jour-là et sur une lettre d’un autre médecin le recommandant aux bons soins du docteur Dugoujon), délégué personnel du général de Gaulle ; il venait d’avoir 44 ans la veille ;
    • le colonel Émile Schwarzfeld, Clerc*, chef du mouvement France d’abord ;
  4. les cinq autres résistants que la domestique a fait monter directement à l’étage en connaissance de cause, pour « la réunion spéciale » :
    • le lieutenant Henri Aubry, Thomas* ou Avricourt* ou Laville* ou Vely*, du mouvement Combat et chef de cabinet de l’AS, arrivé vers 14 heures – et qui a déjà rencontré Max* vers 11 heures, à propos d’un parachutage d’armes, mais a omis de le prévenir de la venue de Hardy à la réunion de l’après-midi ;
    • René Hardy, Didot* ou Bardot* ou Chauvy* ou Delaunay* ou Hervieu* ou Husson* ou Ribet* ou Carbon*, chef du 3e bureau de l’AS depuis le 6 mai 1943, chef de Résistance Fer et membre du mouvement Combat, arrivé vers 14 heures ;
    • le colonel Albert Lacaze, militaire de carrière, chef du 4e bureau de l’AS, arrivé à 13 h 30 ;
    • Bruno Larat, Xavier*, Laurent Parisot*, des services de Londres, chef du COPA, le Centre des opérations de parachutages et d’atterrissages, arrivé vers 14 h 15* ;
    • le lieutenant André Lassagne, André*, de Libération-sud, chef adjoint du 2e bureau de l’AS, prévu pour être inspecteur de l’AS dans la zone Sud, arrivé à 13 h 45, puis reparti chercher Hardy et Aubry et revenu avec eux vers 14 heures. Ce point est essentiel : ni Aubry ni Hardy ne connaissaient donc l’adresse de la réunion.

Un seul n’était pas attendu par Jean Moulin et les autres participants (hormis Aubry) : Hardy. « Je ne le connaissais pas, explique Daniel Cordier, et n’avais entendu prononcer son nom, sous le pseudonyme de Didot* ou de Fer*, qu’une seule fois, de la bouche de Rex* lui-même, le 15 juin 1943. Didot* ayant rendez-vous avec le général Delestraint, chef de l’Armée secrète, qui venait d’être arrêté le 9 juin, des soupçons se faisaient jour. Moulin me donna trois fois l’ordre de prévenir tout le monde à Paris de ne prendre aucun rendez-vous avec lui jusqu’à nouvel ordre » (op. cit., p. 134-135). Toutes les règles de sécurité de la Résistance ont été ici transgressées, à l’insu de Jean Moulin :

  • tout d'abord, personne ne devait s’ajouter ou être conduit à un rendez-vous déjà constitué : « interdiction formelle d’amener une tierce personne quelle qu’elle soit à un rendez-vous pris avec un autre » ;
  • Aubry voit Jean Moulin le matin et ne l’informe pas de la venue de Hardy – pas plus que rencontrant deux fois le général Delestraint et sachant le rendez-vous parisien du 9 juin « grillé », il n’avait prévenu le général de ne pas s’y rendre ;
  • surtout, aucun homme lié à des arrestations réalisées par les Allemands deux semaines auparavant n’aurait dû être présent à une réunion d’un tel niveau de chefs de la Résistance – encore moins venir, comme nous le verrons, sur ordre d’un responsable informé du fait que Hardy avait été arrêté et cachait cette arrestation.

Une dizaine de policiers allemands ont fait irruption quelques minutes après l’arrivée de Moulin, Aubrac et Schwarzfeld, qui n’avaient pas été filés. Au premier étage, les coups s’abattent surtout sur Aubry, Larat et Lassagne.

Constatons qu’un seul s’est évadé au cours de l'arrestation : Hardy. Un seul n’était pas menotté comme les autres avec une paire de menottes classique : Hardy, les mains liées par un simple « cabriolet », une chaîne enroulée autour du poignet avec une tige transversale. Edmée Deletraz, dont nous reparlerons, a vu Hardy à la Gestapo, le matin du 21 juin, à l’aise parmi les Allemands et s’entraînant à se libérer d’un « cabriolet » (Gelin p. 97). Son « évasion » à Caluire a semblé des plus invraisemblables aux témoins de la scène (notamment le cantonnier Claude Rougis). Et cette « évasion » n’a jamais fait l’objet d’une reconstitution dans les lieux réels, notamment au moment des deux procès contre Hardy, ce qui aurait sans doute rendu sa version des faits moins crédible.

 

Les arrestations

Notre vision des choses : neuf résistants ont été arrêtés et huit enfermés le soir même à la prison de Montluc en raison de l’« évasion » de Hardy. Ce n’était pas la vision de Barbie au départ : nous allons voir qu’il distinguait cinq « coupables » et « trois suspects », dont Jacques Martel*. De fait, sur le registre d’écrou de la prison Montluc où les arrêtés seront conduits le 21 au soir après être passés par le nouveau siège de la Gestapo avenue Berthelot, à l’École de santé militaire, la fausse identité de Jean Moulin tient toujours le coup – et apparemment ce sera le cas jusqu’au surlendemain : alors que Dugoujon, Lassagne, Lacaze, Aubry figurent sous leur véritable patronyme, Ermelin*, Parisot* et Martel* protègent encore l’identité de Raymond Samuel, Bruno Larat et Jean Moulin. Dans l'ordre, celle de Parisot* craquera sans doute d’abord, puis celle de Martel*. Aubrac*, lui, a été identifié à François Vallet*, déjà arrêté le 15 mars 1943…

Ont également été arrêtés la domestique, les cinq patientes de la salle d'attente et Alfred Fischer, le boulanger de Caluire, qui passait par hasard sur la place, devant la maison du docteur Dugoujon, pendant l'opération de la police allemande. Complètement étranger à l’affaire, le boulanger ne sera libéré qu’au bout de six semaines.

 

Les interrogatoires

Quand Barbie a-t-il su que Max* était parmi les personnes arrêtées à Caluire ? « La réunion avait été provoquée par le chef des Mouvements unis de Résistance, désigné par le général de Gaulle et qui se faisait appeler Max. Cependant, Max lui-même n'a pas assisté à la réunion, car il était probablement retardé par une rafle de la police française », explique Kaltenbrunner (chef suprême du RSHA ou Reichssicherheitshauptamt, Office central de la sécurité du Reich, incluant le Sipo-SD), dans un rapport de synthèse daté du 29 juin 1943 et destiné à von Ribbentrop, le ministre des affaires étrangères du Reich. Un rapport établi à partir des premières informations venues de Lyon via les bureaux parisiens de la Gestapo (cité par Gelin, p. 232). Autrement dit, Barbie s’attendait à arrêter Max*, qui ne figure pas à ses yeux parmi les hommes arrêtés. Une attente forcément créée par celui ou celle qui a donné la réunion de Caluire à Barbie et était au courant des participants prévus.

Le document reproduit en tête de cet article confirme le fait que Barbie, dans un premier temps, croit ne pas avoir mis la main sur Max* : il s’agit d’un rapport daté du 24 juin 1943, rédigé par le commissaire divisionnaire, chef du service des renseignements généraux à Lyon, et qui fait référence à la note n° II.896.P.S. datée du 23 juin 1943 du Service régional de la Police de sûreté (la Sipo-SD). Cette note récapitule les arrestations de juin 1943 : ni « Jean Moulin » ni « Max* » ni « Martel* » ne sont mentionnés parmi les personnes arrêtées à Caluire. Raymond Aubrac n’y figure pas non plus, pas plus que dans le rapport Kaltenbrunner du 29 juin.

Le fait qu’une équipe spéciale du Sipo-SD était venue début juin 1943 en renfort de Berlin, pour démanteler l’AS, qu’elle était commandée par le lieutenant SS Werth, de même grade que Barbie, et qu’elle avait participé aux arrestations de Caluire ; le fait également que Barbie avait trois supérieurs auxquels il devait rendre des comptes – Fritz Hollert, à la tête du Sipo-SD de Lyon, Kieffer, le chef à Paris de la sous-section IVE (contre-espionnage), et Boemelburg, commandant la section IV à Paris –, tout cela rend très improbable l’hypothèse que Barbie ait voulu faire cavalier seul et taire d’emblée à ses supérieurs et à Werth, donc à Berlin, la capture de Max*. Non, le plus probable est bien que Barbie a cru pendant quelques heures avoir laissé échapper Max*.

Pourquoi l’a-t-il pensé ? Rappelons que Moulin, Aubrac et Schwarzfeld étaient dans la salle d'attente, au rez-de-chaussée. Les cinq résistants en haut et le docteur Dugoujon, retenu dans son cabinet, ne les ont donc pas vus tout d’abord. Quand les policiers ont fait sortir les personnes arrêtées de la maison, ils ont procédé en trois temps : Hardy est d'abord emmené seul du premier au rez-de-chaussée, sans avoir vu qui était dans la salle d’attente, puis dans la rue, ayant alors la possibilité de glisser à Barbie ou à son adjoint Harry Stengritt que Max* n’est pas là, avant de « s'échapper ». C'est seulement après cette « évasion » spectaculaire que, deuxième temps, les quatre résistants du rez-de-chaussée sont poussés dehors dans une voiture (Dugoujon, Moulin, Aubrac, Schwarzfeld). Enfin les quatre résistants à l’étage, qui ont été brutalisés, sont sortis et jetés dans une seconde voiture. Bref, un seul des participants à Caluire a pu croire que Max* n’était pas venu et donc induire en erreur Barbie : Hardy.

En effet, en arrivant à la Gestapo, qui vient de s’installer à l’École de santé militaire après avoir quitté l’hôtel Terminus, les huit résistants se voient : « Nous fûmes divisés en deux groupes, a témoigné le docteur Dugoujon devant la DST fin 1944 : les coupables, certains debout, avec menottes dans le dos, Lacaze, Aubry, Lassagne, Xavier* (arrêtés au premier étage) et moi-même ; les suspects à qui on avait offert des sièges, enlevé les menottes : Fi[s]cher, Max*, Aubrac, Schwarzfeld et ma domestique. » (Gelin, p. 239). Et dans les premiers moments, aucun des cinq « coupables » n'est interrogé pour savoir qui est Max* ou s’il est Max*.

Vient un second temps, sans doute le 22 juin, où Barbie apprend ou comprend qu’il a arrêté Max* – sans savoir de qui il s’agit. Cette fois les questions et les coups pleuvent. Surtout pour André Lassagne : « On voulut me faire dire que j'étais "Max" et je fus à plusieurs reprises torturé et battu. […] J’ai eu l'occasion de parler avec mes camarades après les événements de cette curieuse insistance à me prendre pour "Max". Il semble qu’aucun d'eux n’ait fait l’objet de la même méprise. […] À partir du 22 juin 1943 au soir, on ne me posa plus cette question » (témoignage du 7 avril 1948). Barbie s’est donc d'abord trompé de cible, le temps de vérifier au lycée du Parc à Lyon que Lassagne y est bien professeur. Couvert par son alibi de la lettre d’un autre médecin, Jean Moulin, lui, n’est pas encore interrogé, – il ne va l’être que le 23 juin après-midi. Ni Aubrac, qui ne le sera que le 28 – entre-temps Barbie a mené à Paris une partie des résistants arrêtés.

 

Quand Barbie a-t-il su que Max* était Jean Moulin ? « Moulin n’a été identifié par Barbie comme Max*, le représentant du général de Gaulle, que le 23 juin après-midi au plus tôt. » (Gelin, p. 130). De fait, le docteur Dugoujon a témoigné avoir vu par le judas de la porte de sa cellule n° 129, le 23 juin au soir pour la première fois, deux gardiens ramener Jean Moulin torturé et mal en point jusqu’à sa cellule n° 130, voisine de la sienne, alors qu’il n’est parti pour son premier interrogatoire que l’après-midi même. Tout semble donc s’être joué le 23 juin dans la matinée. Mais c’était trop tard pour modifier la note transmise le même jour aux renseignements généraux de Lyon et le rapport d’étape envoyé à la Gestapo de Paris et qui a servi à Kaltenbrunner pour sa synthèse du 29 juin.

Pourquoi Barbie a-t-il soudain, le 23 à midi, fait passer Jean Moulin du statut de « suspect » à celui de « coupable » ? « On sait par plusieurs sources que Aubry a été très lourdement torturé. Il a été soumis le 22 juin à plusieurs simulacres d’exécution. Il a beaucoup parlé et il l’a d’ailleurs admis à plusieurs reprises. » (Gelin, p. 241). Remarquons que sur le registre d’écrou de la prison Montluc déjà cité, la ligne « Aubry Henri… » est surmontée du mot allemand Hosenträger, « ce qui peut être traduit par "bretelles de pantalon" et qui désigne quelqu’un tenu par un élastique, un "mouton" » (Pascal Convert, Raymond Aubrac : Résister, reconstruire, transmettre, Seuil, 2011) : la mention a-t-elle été portée dès le 21 juin au soir, ou plus tard ? En tout cas, angoissé pour la vie de sa femme, qui venait d’accoucher et avait une fièvre puerpérale, Aubry s’effondre psychiquement, sans doute le 23 juin au matin, et avec les informations qu’il donne, à Lyon puis à Paris, la Gestapo constituera un dossier de 52 pages. Dans sa thèse sur le général Delestraint, François-Yves Guillin évoque même « le comportement de Thomas* » depuis plusieurs semaines : « Les périodes d’effondrement avec pleurs, même avant Caluire, les oublis d’Henri Aubry en ce qui concerne la fiche de rendez-vous glissée dans la boîte Dumoulin, les inhibitions plus ou moins totales, suivis d’actes peu conformes aux consignes reçues par le résistant dans ses moindres gestes, surtout en cas d’arrestation, font conclure à un état dépressif prononcé. »

Aubry a dû commencer à parler le 22, mais s’est tu sur Aubrac et Moulin le plus longtemps possible, jusqu’au 23, et a d’abord mis en cause Schwarzfeld pour gagner du temps : le 2e rapport Kaltenbrunner mentionne que les informations concernant «  le colonel Schorvert » (en fait Schwarzfeld) l’ont été « d’après les déclarations du lieutenant Aubry ».

 

Les transferts à Paris

Dans la nuit du 25 au 26 juin a lieu le transfert à Paris par train de cinq des résistants arrêtés à Caluire, escortés par Barbie : Dugoujon, Aubry, Lassagne, Schwarzfeld, Lacaze, qui retrouvent le général Delestraint et le commandant Gastaldo à la prison de Fresnes. Barbie ne conduira Jean Moulin mourant à Paris que quelques jours plus tard, sur l’ordre de Boemelburg.

 

Les faits postérieurs à l’affaire de Caluire

Que sont devenus les protagonistes ?

  • Jean Moulin, transféré épuisé par les tortures et méconnaissable jusqu’aux services de la Gestapo à Paris, fin juin ou début juillet, est décédé officiellement (selon les Allemands venus chez sa mère le 19 octobre 1943) dans le train Paris-Berlin, le 8 juillet, à hauteur de la gare de Metz ; son corps a été sorti du train à la gare de Francfort, où le commissaire de police Meiners, par hasard père du traducteur allemand de la Gestapo parisienne présent lors des interrogatoires des arrêtés de Caluire, a constaté le décès ; le corps a aussitôt été rapatrié à Paris et incinéré le 9 juillet. Le 25 mai 1944, la Gestapo informa Laure Moulin, chez elle à Montpellier, que les cendres de son frère étaient dans une case du cimetière du Père-Lachaise à Paris : « Inconnu incinéré le 9 juillet 1943, présumé Jean Moulin »).
  • Le docteur Dugoujon et le colonel Lacaze, que Delestraint, Gastaldo et Lassagne ont sans cesse disculpés en chargeant leurs propres responsabilités, ont bénéficié d’un non-lieu devant le tribunal militaire allemand du commandement du Grand Paris et ont été libérés le 17 janvier 1944. Le docteur a de nouveau habité sa maison de Caluire de septembre 1944 jusqu’en 1990 ; il a été maire de Caluire de 1965 à 1983, conseiller général de 1945 à 1994 et député de 1973 à 1981 ; il est décédé en 2004. Lacaze, lors du débarquement en Provence le 15 août 1944, rejoint un maquis en Ardèche, reprend du service comme colonel à l’état-major de la région militaire en octobre 1944 et est démobilisé le 1er septembre 1945. Il est mort en 1955.
  • Lassagne, Schwarzfeld et Delestraint sont envoyés en déportation au camp alsacien du Struthof-Natzweiler. Schwarzfeld meurt au Struthof le 3 ou le 4 juin 1944. Delestraint est abattu à Dachau le 19 avril 1945. Lassagne, transféré de camp en camp, est libéré le 23 avril 1945 et revient de déportation en France le 27 mai 1945, à l’âge de 34 ans. Il avait été déclaré admissible en juin 1943 à l’agrégation d’italien, sa convocation pour l’oral étant parvenue chez lui le 22 juin, le lendemain de son arrestation à Caluire. Il reprend ses études et il est reçu second à l’agrégation. Il meurt le 3 avril 1953, entouré par sa jeune famille et par son ami le docteur Dugoujon.
  • Larat, interrogé à Lyon jusqu’au 18 juillet, est transféré ensuite à la prison de Fresnes à Paris, témoigne devant le tribunal militaire allemand le 1er décembre 1943, puis est envoyé en déportation le 29 janvier 1944 au camp de Buchenwald et affecté le 9 mars au Kommando de Dora, où il meurt d’épuisement le 5 avril 1944, âgé d’à peine 28 ans.
  • Aubrac s’évade le 21 octobre 1943 grâce à une opération commando des groupes-francs du mouvement Libération, dirigée par sa femme Lucie elle-même. Raymond et Lucie Aubrac rejoignent Londres le 8 février 1944, puis Raymond Aubrac part à Alger où il siège à l’Assemblée consultative provisoire. Début août 1944, il devient commissaire régional de la République pour la Provence. Il est décédé en 2012.
  • Libéré le 20 novembre, Aubry a témoigné le 27 novembre 1943 devant le tribunal militaire allemand, où comparaissaient Delestraint, Dugoujon, Gastaldo, Lacaze, Lassagne, Schwarzfeld, Théobald. Il est mort le 10 novembre 1970.
  • Barbie, à partir de 1947, a été employé par les services secrets américains, comme d’autres nazis, dans le cadre de la lutte anticommuniste. Condamné par contumace par la justice française à la peine de mort en 1952, il a été expulsé vers la France le 6 février 1983, est emprisonné à Montluc à Lyon, jugé du 11 mai au 4 juillet 1987 et condamné à la perpétuité pour crimes contre l'humanité. Il est mort en prison le 25 septembre 1991.
  • Hardy a fait l’objet de deux procès :
    1. arrêté le 11 décembre 1944, il est jugé par la Cour de justice du 20 au 24 janvier 1947 et acquitté au bénéfice du doute, en convainquant les juges qu’il n'a pas été arrêté à Chalon dans la nuit du 7 au 8 juin ; peu après, une preuve matérielle de son arrestation et donc de son mensonge devant le tribunal est trouvée dans les archives de la compagnie des wagons-lits et il avoue les faits ;
    2. arrêté dès le 23 mars 1947, il comparaît de nouveau en avril-mai 1950, mais cette fois devant un tribunal militaire : quatre jurés le jugent coupable, trois l’innocentent ; la « minorité de faveur », particularité de la justice militaire, fait qu’un écart de deux voix est nécessaire, si bien qu’il est acquitté de nouveau et libéré.

Il meurt en 1987.

 

Imprudence(s) ou trahison(s) ?

 

L'hypothèse d'une imprudence majeure, voire d’une somme d’imprudences individuelles, est aujourd’hui écartée par les historiens.

 

Trahison d'un ou de plusieurs individus ?

« La réunion a été livrée à la Gestapo lyonnaise » (Gelin, p. 9)

  • 1. Edmée Deletraz, madame Deville*, agent du réseau Gilbert fondé par le colonel Georges Groussard et chargée des relations avec la Suisse, a été arrêtée le 16 avril 1943 à Lyon, puis utilisée par la Gestapo en mai et juin, pour l’arrestation à Mâcon le 28 mai 1943 de Berty Albrecht, la secrétaire et compagne de Henri Frenay. À Caluire, elle a suivi Hardy jusqu’à la maison du docteur Dugoujon, puis elle devait retrouver Barbie et lui indiquer le lieu de la réunion. Mais elle a affirmé plus tard avoir laissé en fin de matinée, le 21 juin, des messages à plusieurs résistants de sa connaissance pour faire annuler la réunion, ce qu’attestent des témoins. Elle « apparaît […] comme un véritable agent double, jouant le jeu de l’adversaire, quitte à se salir les mains, mais en essayant de minorer au maximum les effets de son action. […] Son témoignage sur Caluire était digne de foi. […] Les différents témoignages [...] attestent de sa loyauté à la Résistance. […] Elle a tout tenté pour prévenir les résistants. […] Par un malheureux concours de circonstances, les tentatives de Deletraz de faire prévenir la Résistance et de faire annuler la réunion de Caluire ont échoué » (Gelin, p. 107, 136-137). Jean Moulin, Aubrac et Schwarzfeld étant arrivés avec une demi-heure de retard, en cherchant à retarder Barbie au maximum, elle a paradoxalement permis un coup de filet plus important que si elle avait facilité et accéléré la tâche de la Gestapo
  • 2. « Selon toutes probabilités, la "fiancée" de Hardy, Lydie Bastien, avait été recrutée, à la fin de 1942, par les services de contre-espionnage offensif de l’armée allemande en France : l’Abwehr IIIF. Elle avait été versée un peu plus tard au service du SD de Lyon sous les ordres de Barbie. » (Gelin, p. 15). Elle semble bien avoir été début 1943 la maîtresse de Ernst, un agent de l’Abwehr qui la recrute, en mars 1943 de Stengritt, l’adjoint de Barbie, puis de Hardy qu’elle rencontre le 21 janvier 1943 à la demande de Stengritt. C’est Lydie Bastien qui a procuré pour la nuit du 7 au 8 juin la réservation de couchette à Hardy – celui-ci s’est, comme par hasard, retrouvé dans le compartiment voisin de celui de Multon et de son compagnon de voyage, Moog, un agent de l’Abwehr mis à disposition de Barbie au SD de Lyon ! « La responsabilité de Bastien est lourde. Elle est directement responsable de l’arrestation du résistant [Hardy] dans le train Lyon-Paris le 8 juin 1943, arrestation qui a entraîné la tragédie de Caluire. » (Gelin, p. 210). Selon Antoinette Sachs (avril 1986), amie de Jean Moulin et belle-sœur du colonel Groussard, qui lui a relaté son long entretien après guerre avec le colonel Reile, chef du contre-espionnage offensif de l’Abwehr en France, chargé de l’infiltration des agents, « Hardy était en contact avec l’Abwehr par deux voies différentes. Il collaborait avec un service de police de Vichy qui travaillait main dans la main avec eux. Il leur donnait des informations qui étaient transmises ensuite aux Allemands. Mais il était aussi traité directement par un officier de Reile. […] Le problème, c’est que les Allemands ne connaissaient pas la valeur exacte des informations qu’ils recevaient. C’est pour cette raison qu’ils ont introduit Lydie Bastien dans le jeu. Elle était chargée de le surveiller. Ensuite, quand les choses se sont accélérées, ils ont eu besoin de contrôler Hardy de façon plus serrée. C’est pour ça qu’ils ont monté la mise en scène du train. En faisant cela, ils passaient Hardy des mains de l’Abwehr avec qui il collaborait volontairement, dans celles de Barbie et de la Gestapo. À partir de là, Hardy était piégé, il ne pouvait rien leur refuser. Il les a amenés à Caluire. Les Allemands l’ont aidé à s’échapper et à se blesser sans trop de dégâts, puis ils l’ont relâché en espérant qu’il continue à leur apporter des informations capitales sur le plan militaire grâce à son rôle dans la résistance ferroviaire. » (Gelin, p. 143). Ce qu’a confirmé en juillet 1986 la sœur d’Antoinette Sachs, Suzanne Groussard : « Hardy échangeait des informations avec des gens de l’Abwehr qu’il croyait antinazis. Mais eux jouaient double jeu. En le mettant entre les mains de Barbie, Reile l’obligeait à collaborer vraiment. [Hardy] s’est fait rouler dans la farine. » (Gelin, p. 144).
  • 3. Le rapport Kaltenbrunner du 29 juin 1943 explique le rôle de Hardy : « Comme [Hardy] a fourni des informations détaillées et qu’il s'est prêté de bonne grâce à collaborer avec nous, nous avons déjà employé Hardy plusieurs fois et avec succès pour fixer des rendez-vous, en outre, il a reconstitué à l’intention des services allemands, le projet de sabotage des chemins de fer. Grâce à une mise en scène d’agents à laquelle Hardy s’est prêté, le commando d’intervention de la Sicherheitspolizei et du SD de Lyon […] a réussi à surprendre à Lyon une réunion de dirigeants des Mouvements unis de la Résistance », la réunion de Caluire. Récapitulons les engagements et contacts multiformes de Hardy, qui s’occupait à la fois de renseignement et d’action et frayait aussi bien avec les services britanniques ou américains qu’avec l’Abwehr, avec Vichy qu’avec la Résistance :
    1. il était chef de Résistance Fer, c’est-à-dire responsable des sabotages ferroviaires en vue d’un futur débarquement, pour l’Armée secrète des Mouvements unis de la Résistance (MUR) ;
    2. il avait aussi pour chef Marcel Degliame, responsable de la Commission nationale de l’action immédiate des MUR (sans attendre le Débarquement) ;
    3. il était un honorable correspondant pour les questions ferroviaires de Technica, « la partie clandestine, dirigée contre les Allemands, des services français de Vichy […,] en relation avec les services anglais […,] démantelée au début de 1943 » (Gelin, p. 381) suite à une trahison – Barbie ayant récupéré les archives du service ;
    4. il était aussi honorable correspondant de Travaux ruraux, autre service clandestin de contre-espionnage antiallemand de Vichy, sous les ordres du colonel Paul Paillole ;
    5. « il collaborait avec un service de police de Vichy qui travaillait main dans la main » avec les Allemands (Antoinette Sachs), un service de renseignement contre les résistants communistes, faisant le lien entre Vichy et l’aile droite de la Résistance et monté par le commissaire Raymond Richard (ancien camelot du roi et cagoulard), qui en fait travaillait pour les services secrets allemands et fut fusillé pour cette raison en 1948 ; des contacts qu’au procès de 1950, le 25 avril, Hardy déclara avoir « assurés en 1943 à la demande de Bénouville » (Gelin, p. 160) ;
    6. il appartenait au réseau Nilo-Mithridate dépendant du MI6 britannique (Military Intelligence 6) et lié à des missions d’intoxication des Allemands via des agents doubles, notamment au sujet du débarquement de 1943 ;
    7. il rencontrait de temps en temps, depuis au moins fin 1942 jusqu’après Caluire, un agent allemand, en principe antinazi, de l’Abwehr – les témoignages de Marcel Degliame et du colonel Reile à ce sujet ont été confirmés par un mémoire personnel de Claude Bourdet, transmis à François Mitterrand via Christine Gouze-Rénal, amie de la fille de Berty Albrecht ;
    8. en décembre 1944, il a disparu dans les Ardennes près des lignes allemandes durant trois jours, sans doute dans le cadre d’une mission pour le compte des services secrets américains – il a refait surface juste avant le déclenchement de l’offensive allemande des Ardennes.

    « Jusqu’à nouvel ordre, je considère que le plus probable […] est la culpabilité de Hardy » (Cordier, p. 77). « [S]a faute fondamentale en tout état de cause demeure son silence sur son arrestation par la Gestapo. Mais étant donné le caractère orgueilleux et fanfaron du personnage, on ne peut exclure qu’il ait vraiment cru avoir "roulé" la Gestapo, ne sachant pas que celle-ci le tenait grâce à Lydie. » (Claude Bourdet). « La culpabilité de René Hardy dans la livraison aux Allemands de la réunion de Caluire [… ] : il reste très peu de doutes sur ce point. […] Si René Hardy est plus que probablement responsable des arrestations de Caluire, je ne pense pas qu’il ait trahi stricto sensu, c’est-à-dire qu’il ait changé de camp. Cette hypothèse permet seule de comprendre pourquoi aucun résistant, excepté les participants à la réunion de Caluire – et un autre […] – n’a été inquiété du fait de son action. » (Gelin, p. 15 et 18). Mais « s’il a conduit Barbie à Caluire, il a néanmoins exécuté, sur ordre, une mission de type militaire » (Gelin, p. 433) auprès des Allemands, une mission d’intoxication en leur livrant un plan de destruction ferroviaire en France… pour les tromper. En bref, Hardy a donné à voir aux arrêtés de Caluire la mise en scène d'une fausse évasion – tout en ayant caché soigneusement aux mêmes son arrestation de Chalon, qui était authentique à ses yeux alors qu’il s’agissait sans doute d’une mise en scène de la Gestapo. Mais le tout n’était peut-être qu’une opération d’envergure, sur ordre de services secrets alliés, pour crédibiliser Hardy auprès des Allemands et les intoxiquer sur le lieu du Débarquement prévu en 1943, en leur laissant croire que ce serait le sud de la France (d’où le plan ferroviaire), et non la Sicile.

  • 4. En raison du départ de Frenay à Londres, dans la nuit du 15 au 16 juin 1943, Pierre Guillain de Bénouville a déclaré dans Le Matin de Paris du 15 novembre 1983 que « Bourdet avait hérité des tâches civiles de Frenay et moi des activités paramilitaires : maquis, Armée secrète, action immédiate. Et j’avais notamment sous mes ordres René Hardy, chef du sabotage Fer. » (Gelin, p. 201). Bénouville n’a donc été le chef de Hardy que du 16 au 21 juin et il l’a vu deux fois, les 17 et 18 juin, durant ce laps de temps. Le temps très exact de lui ordonner de venir à Caluire. Mais au fait, s’il s’agissait de pousser un coup de gueule et de créer un rapport de forces contre Jean Moulin, pourquoi donc Bénouville n’a-t-il pas participé lui-même à la réunion de Caluire au lieu d’y envoyer Hardy ? Ses réponses à cette question ne laissent pas d’étonner :
    1. « Ce n’était pas, ajoute Bénouville en 1983 dans Le Matin de Paris, une rencontre au sommet, puisque moi-même je n’y participais pas. Moulin était chef des services de la Résistance de Londres, envoyé du général de Gaulle, mais pas chef de la Résistance en France. » Même après la première réunion du Conseil national de la Résistance, que Jean Moulin avait présidée à Paris le 27 mai 1943 ?
    2. Interrogé dans Le Figaro Magazine du 20 juin 1987 par Henri Amouroux sur le même point, Bénouville répond : « Je n’y vais pas parce que je ne veux pas donner mon aval à une réunion que Moulin va présider et, en la présidant, va mettre la pagaille partout parce qu’il n’a pas la confiance des mouvements. Alors j’accepte l’intervention d’Aubry en lui disant : "Tu ne diras rien et tu me feras rapport." Et quand je rencontre Hardy, je me dis : "Voilà mon Hardy, c’est un sacré bon renfort." D'ailleurs, je n’ai jamais nié avoir dit à Hardy d’aller à la réunion de Caluire. » Problème : Bénouville n’a pris aucun rendez-vous avec Aubry ou Hardy pour faire « rapport » sur la réunion.
    3. Plusieurs années plus tard, Bénouville dira à Pierre Péan : « Ce n’était pas la peine que j’aille à cette réunion, puisque j’avais décidé de ne pas tenir compte de la décision prise. Le but de Moulin était de pénétrer la Résistance. »
    4. Enfin, en 2002, Bénouville répond à Laure Adler lui demandant s’il ne souhaitait pas aller à la réunion : « Non, pour une raison très simple : je représentais Frenay et j’étais plusieurs échelons au-dessus de ceux qui se réunissaient. »

    Daniel Cordier, dans Alias Caracalla, note ceci à la date du 16 mai 1943 : « Plus je fréquente les responsables de Combat, plus je constate un style commun : volonté de puissance, mépris des "gens de Londres", menaces permanentes. […] [Bénouville] reprend : "Rex* est inconscient. Comment peut-il se faire remplacer par un tout jeune homme ? C’est un manquement aux règles de sécurité. Il sera responsable de l’arrestation de toute la Résistance." »

 

Un traître, un coupable, un responsable

Jean Moulin, « un véritable renard, très exigeant sur les règles de sécurité, avait tenu dix-huit mois dans la clandestinité. Sa chute s'explique par l’action conjointe d’un traître, Jean Multon, d’un coupable, René Hardy, et d’un responsable, Pierre de Bénouville. » (Jean-Pierre Azéma, « 21 juin 1943 : le drame », L'Histoire n° 388, juin 2013, p. 52).

Multon, Lunel* ou André*, ne joua un rôle décisif que pour l’arrestation de Hardy à Chalon, point déclencheur de l’engrenage. Ayant livré à la Gestapo ses anciens camarades par dizaines, il sera fusillé peu de temps avant le procès de Hardy de 1947.

Hardy, lui, fut « le poisson-pilote qui, "tenu" ou non par Klaus Barbie, amena les hommes du SD jusqu’au cabinet du docteur Dugoujon » (ibid.).

Mais c’est Bénouville qui porte la responsabilité principale : « Moulin est donc tombé pour des raisons non pas strictement partisanes, mais politiques, parce que les hommes de Combat voulaient contrôler l’Armée secrète. » (ibid.) Les semaines qui ont précédé Caluire ont vu éclater l’opposition tranchée entre Jean Moulin et les chefs de Combat à l’occasion de l’« affaire suisse », c’est-à-dire des contacts en Suisse de Frenay et Bénouville avec Alan Dulles de l’OSS (Office of Strategic Services, services secrets américains), ancêtre de la CIA. Avec à la clé la recherche de financements directs des mouvements de la Résistance française par les Américains et non plus par le seul délégué de De Gaulle en France, Jean Moulin. Cet épisode eut lieu en même temps que l’aggravation de la crise entre de Gaulle et les Américains qui favorisaient Giraud – ce qui explique en retour deux décisions politiques : d’une part, l'installation de De Gaulle à Alger le 30 mai 1943 aux côtés de Giraud pour mieux le contrôler, puis l’évincer le mois de novembre suivant ; d’autre part, la première réunion du CNR. « La création du Conseil national de la Résistance le 27 mai 1943 […] consacre, grâce à l’action déterminante de Moulin, la victoire politique de De Gaulle sur Giraud et les Américains. » (Gelin , p. 393). Bénouville, ancien camelot du roi et ancien cagoulard des années 1930, a-t-il voulu prendre sa revanche ou se venger, lui qui était violemment hostile à la présence de représentants des partis politiques et des syndicats au CNR ?

 

« Cette extrémité d'infamie… »

Jean Moulin avait écrit au général de Gaulle le 10 juin, dès le lendemain de l’arrestation du général Delestraint : « Mon Général, [...] J’ai le triste devoir de vous annoncer l’arrestation par la Gestapo, à Paris, de notre cher Vidal. […] Les causes ? Tout d’abord la campagne violente menée contre lui et contre moi par Charvet* [Henri Frenay] qui a, à la lettre, porté le conflit sur la place publique et qui a, de ce fait, singulièrement attiré l’attention sur nous. (Tous les papiers de Charvet sont, vous ne l’ignorez pas, régulièrement pris par la Gestapo. Il y a quelques jours encore, celle-ci a mis la main, dans la propre chambre de Charvet*, sur tous les comptes rendus du comité directeur des MUR.) [… Vidal] s’est trop exposé, il a trop payé de sa personne. Il lui fallait les collaborateurs que nous avions demandés. Il y a trois semaines, je vous ai adressé à ce sujet un câble appelant votre attention sur le tragique de la situation et sur la responsabilité grave que prenait la France combattante en refusant de nous envoyer le personnel demandé. Aura-t-il fallu que le pire arrive pour que des mesures soient prises ? […] Le nouveau chef de l’AS ne doit désormais être connu ici que de son chef d’EM [état-major] et de moi-même. Dans cette affaire, plusieurs de mes meilleurs collaborateurs civils ont été pris. J’ai pu, une fois encore, m’en sortir. […] C’est l’AS qu’il faut sauver. Je vous en supplie, mon Général, faites ce que j’ai l'honneur de vous demander. Votre profondément dévoué. REX » Cet appel au secours est la dernière lettre de Jean Moulin à de Gaulle.

De Gaulle qui, pour une fois, s’est laissé aller le 3 février 1947, devant Claude Guy, son aide de camp de 1944 à 1949 – quelques jours après l’acquittement de Hardy à son premier procès : «  Le procès a laissé entièrement dans l’ombre les principales questions posées, des questions auxquelles la justice, en d’autres temps, eût sans doute trouvé, ou essayé de trouver les réponses. Tout ce qu’on peut dire, sans trop de risque de se tromper, c’est que les ténèbres de cette affaire cachent des abîmes d’infamie. Des hommes ont été livrés jusqu’à une certaine date… Les camarades de Résistance sont arrivés à cette infamie, à cette extrémité d’infamie – de livrer leurs frères. Pourquoi ? Pour arriver… pour arriver premiers à la Libération ! Ils ont fait cela. Ils l’ont fait alors que les Allemands avaient le genou sur leur gorge, ils l’ont fait par les Allemands. » (En écoutant de Gaulle. Journal, 1946-1949).

 

 

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