CNRD 2011-2012 – Cérémonie : allocution de Joëlle Dusseau
Pour le cinquantième anniversaire de sa création, le concours national de la Résistance et de la Déportation, du moins son jury, a choisi comme thème : « Résister dans les camps nazis ». Quand je dis cinquantième anniversaire, je sais bien que la date, comme toutes les dates d’histoire, d’ailleurs, est soumise à des aléas. Puisque à l’origine, il y a eu la volonté d’association de résistants de lancer, au niveau scolaire, des concours – le CNCVR a porté cela au début, dans les années 1956-1957 –, ce concours a été lancé avant d’être relayé et installé officiellement par un ministre du général de Gaulle, Lucien Paye. Mais ce concours a été porté dès l’origine, et par l’école, et par le monde résistant et déporté. Nul ne pouvait mieux le symboliser que celui qui en fut pendant très longtemps le président, Louis François, résistant, déporté, inspecteur général d’histoire, président pendant plus de vingt ans du concours national de la Résistance et de la Déportation.
Bien entendu, ce concours a changé depuis ses origines. Au début, seulement destiné aux lycéens, il s’est étendu aux collégiens, avec la réforme de 1977 et l’institution du collège unique, il s’est ouvert à des travaux collectifs et, récemment, à un travail spécialement audiovisuel, qui est sanctionné par le CSA. Il s’est ouvert aussi très largement aux lycées professionnels, ce dont on ne peut que se féliciter, parce que nous avons vu, même au niveau national, des jurys primer des lycéens de lycée professionnel, comme aussi d’ailleurs des collégiens de Segpa, ce qui a été pour nous un grand bonheur dans les travaux collectifs.
Si ce concours a changé, il s’est étendu, bien sûr, à des enquêtes, il a fait appel aux archives, il a beaucoup fait appel aux témoignages, et je ne saurais trop remercier tous les témoins qui sont encore ici parmi nous et qui, régulièrement, vont dans les écoles, les lycées, les lycées professionnels, les collèges et portent effectivement le témoignage de ce qu’ils ont vécu ; ils portent leur mémoire à nos collégiens, à nos lycéens.
Si le concours a changé, il est demeuré identique sur le fond. Il a été d’abord le reflet de la volonté d’une connaissance, d’un devoir d’histoire : que les événements qui s’étaient passés, ces engagements, ces abominations aussi, restent un élément de la connaissance important, essentiel non seulement de notre société, de nos sociétés développées, mais aussi des collégiens, des lycéens qui sont porteurs des sociétés à venir.
Nécessité de la connaissance, et cela a toujours été voulu, depuis le début, par ceux qui ont porté ce concours. C’est toujours voulu à ce jour, et par le jury national et par les jurys départementaux, et par les enseignants qui portent ce concours. Mais aussi, nécessité d’une réflexion civique : nous savons qu’avec ce concours, nous formons des jeunes générations, que le temps va passer, mais que les nécessités demeurent.
Ces nécessités, c’est d’abord une vraie réflexion sur les valeurs qui doivent porter une société. Et si ces valeurs sont bafouées, même si la loi ou l’ordre, sont d’un côté, il est possible, il est nécessaire de se révolter contre cet ordre injuste qui bafoue les droits de l’Homme. Si nous avons choisi cette année ce thème mixte : « Résister dans les camps nazis », où il y a à la fois, bien entendu la Déportation, mais aussi la notion même de résistance – puisque tant de résistants ont été déportés et tant d’entre eux ne sont pas revenus –, c’est pour qu’il y ait justement une vraie réflexion civique et, au-delà, une vraie réflexion sur ce qu’est l’humanité.
Qu’est-ce que l’humanité ? Les témoins, les livres, les films, les archives, les souvenirs nous le disent. Bien sûr, la résistance dans les camps, cela a été parfois des évasions, parfois des révoltes, matées dans le sang, parfois même une libération d’un camp à un moment donné, mais cela a été très souvent de tout petits actes qui faisaient que l’on était, que l’on restait un être humain, que l’on témoignait de l’humanité. Je me rappelle Jean Gavard, – qui n’est pas parmi nous, je pense, aujourd’hui, du moins je ne l’ai pas vu – disant devant une centaine de collégiens que j’avais accompagnés à cette occasion-là : « Pour moi, rester un homme, c’était m’obliger à toujours manger dans ma gamelle avec une cuillère. » Je me rappelle Marie-José Chombart-de-Lauwe, tellement présente, tellement engagée dans ce concours, nous disant : « Pour nous, rester des humains, c’était, avec rien du tout, faire un tout petit cadeau à quelqu’un pour un anniversaire. C’était, en se cachant des SS et des kapos, se retrouver dans une cave et se mettre à faire une chorale. C’était – et je pense bien sûr à Semprun, et je pense à la dimension capitale de l’art et de la littérature dans ce qui fait l’humanité – être auprès d’un mourant et lui réciter : – comme vous vous rappelez tous, c’est cité dans L’écriture ou la vie – « Ô Mort, vieux capitaine, il est temps ! Levons l’ancre ! ». C’est Germaine Tillion écrivant une petite pièce et faisant des tout petits personnages en carton, en papier, pour imaginer le déroulement de cette pièce, alors que sa mère était en train de mourir juste à côté. C’est ça, je crois, les leçons que nous avons apprises et les leçons que nous souhaitons que nos élèves apprennent, cette dimension de la citoyenneté, cette dimension, plus largement encore, de l’humanité.
Nous ne saurions trop remercier ces plus de quarante mille élèves, tous ces enseignants qui les ont accompagnés, de manière bénévole – messieurs les ministres, vous le savez, mais je crois qu’il faut vraiment le redire, de manière bénévole –, pour un engagement extrêmement important ; ils accompagnent ces élèves et ils savent qu’ils font à la fois œuvre d’histoire, mais aussi œuvre civique.
Comme tous les ans, le jury national, que je remercie infiniment, a eu beaucoup de mal à départager les candidats, à établir le palmarès, mais tel qu’il est, dans les différents prix de collèges, de lycées, de travaux individuels, de travaux collectifs et de travaux audiovisuels, ce palmarès est vraiment d’une grande qualité, et il faut tout à fait remercier les lauréats et les féliciter, et féliciter aussi les enseignants. Merci.