Concours National
de la résistance et de la déportation

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CNRD 2011-2012 – Cérémonie : allocution de Vincent Peillon

C’est avec une évidente émotion que je suis parmi vous ce matin, pour cette remise de prix. En écoutant les uns et les autres, je me souvenais d’une parole ancienne d’un philosophe allemand qui disait : « La parole du passé est toujours parole d’oracle. » Et je me demandais : « De quel oracle s’agissait-il ? ».

Lorsque – et c’est la tradition française, vous l’avez peut-être apprise par des leçons que vous avez eues – on identifie la conscience et la mémoire, l’absence de mémoire à l’inconscience, on peut s’interroger pour savoir, dans ce travail par lequel nous élaborons le passé et nous le transmettons, quel avenir nous préparons, quelle est la responsabilité de ceux qui conduisent cette action.

Laissez les morts enterrer les morts. Ceux qui se tournent et qui font le choix de la mémoire du passé, de son récit, sont ceux qui ont décidé de s’engager dans l’avenir. Et ce concours national de la Résistance et de la Déportation, qui vaut bien les félicitations qui ont été données, c’est une certaine façon de se tourner vers l’avenir, parce que c’est le choix, déjà, de faire vivre un certain nombre de valeurs.

Vous avez fini, monsieur le président, en disant : « Il faut beaucoup de courage pour rester un homme » – c’était générique, cela concerne aussi nos amies les femmes. Et, monsieur le ministre, vous avez conclu par des mots personnels sur l’expérience qui est la vôtre et la fréquentation de ceux qui se sont illustrés par leur héroïsme, et vous avez dit : « La haine ne fait pas l’avenir ». C’est une leçon, dans le fond, où il n’y a pas la vengeance, il n’y a pas la haine, mais il y a précisément la volonté de faire vivre une certaine idée de l’humanité : accueillante à l’ensemble du genre humain, ne discriminant pas par la race ou l’origine. Car dans les camps, il y a eu des résistants, des tziganes, des homosexuels, des juifs.

Il y a eu beaucoup de juifs, parce que les camps de la mort, cela a été la volonté d’exterminer des êtres humains en fonction de leur origine, ne l’oubliez jamais. Le grand philosophe français, Maurice Merleau-Ponty, a écrit après la guerre, en 1945 – dans le premier numéro des Temps modernes, en même temps que le Conseil national de la Résistance, qui est notre bien commun (ceux qui viennent de la famille communiste, ceux qui viennent de la famille gaulliste, ceux qui aiment la République et une certaine idée de la France, de la liberté et de la justice, qui a été présente dans les maquis) – : « La guerre a eu lieu » ; on pouvait déporter des enfants pour leur origine, qu’ils ignoraient eux-mêmes. Parce qu’on n’est pas ce qu’on croit être pour soi, on est ce qu’on est dans le regard des autres ; et certains vous désignent comme arabe, comme juif, comme communiste, et cela justifie que l’on dénie la vie en vous. Cette chose-là ne disparaît jamais et donc à tout moment, dans la conception qui est la nôtre de notre vie d’homme, nous avons à mener ce combat.

C’est la grande tradition française. Souvenez-vous de Pascal, de l’homme qui peut être ange ou bête. Il faut du courage pour être homme, parce qu’il faut du courage contre soi-même. Contre tout ce qui est petit en soi. Contre ce qui nous ramène en permanence à l’amour de l’intérêt particulier, de l’égoïsme, de la particularité, contre les autres. Et la grande idée de la France, c’est d’être capable de réunir tous les hommes dans une commune humanité. Nous avons un seul credo, c’est cette déclaration universelle des droits qui fait l’unité du genre humain. Et lorsque nous défendons notre patrie – j’entendais récemment un ancien ministre de la défense dire : « Il faut que l’idée de patrie revienne » –, oui, la patrie française, c’est parce que la patrie n’est pas le nationalisme. Elle est cette idée de la France que l’on retrouve dans la Résistance et qui est au-delà de l’amour, même d’une langue, même d’un territoire, même d’une histoire, mais qui est une idée : soldat du droit et de la liberté, c’est cela la France.

Alors cet oracle, s’il peut venir, il se transmet par des femmes et des hommes, on peut avoir la chance de les rencontrer. J’étais à Toulouse il n’y a pas longtemps, dans la ville de Kader Arif, et j’évoquais un jeune « colonel Berthier » (Jean-Pierre Vernant) qui, avec son frère, avait entendu le discours d’un maréchal français et qui, jeune professeur de philosophie à Toulouse, avait pleuré en entendant ce discours de la démission. Car là où il y a résistance, il y a aussi parfois compromission. Là où il y a courage, il y a aussi lâcheté. Là où il y a l’ange, il y a la bête, et ce combat est sans fin. Et il avait décidé de s’engager dans la Résistance.

Les héros nous quittent, mais ils nous ont transmis leurs leçons. J’ai connu le concours national de la Résistance et de la Déportation comme député dans ma circonscription de la Somme profonde, et j’ai vu à quel point c’était ce moment où communauté éducative, anciens – ceux qui aiment une certaine idée de la France et veulent la transmettre –, bénévoles, se réunissaient. Je me souviens d’avoir eu le plaisir de voir primé un jeune enfant venu d’une famille marocaine dans la difficulté, dans notre pays, avec l’amour, par l’école, de la réussite, s’appropriant notre histoire et nos exemples. J’ai eu le bonheur de voir comment toute une communauté villageoise, chez nous, se regroupait autour de cet enfant de femme de ménage arrivé en terminale S et, par le concours national de la Résistance, emblématisé dans tout le département.

C’est la France que nous devons servir, c’est la France que nous devons faire vivre, c’est la France que nous aimons. Le sujet qui a été le vôtre cette année est un des plus douloureux qui soient. Il n’y a pas à le commenter. Juste cette chose-là, ce qui s’est passé dans la Résistance – et un grand biologiste français disait : « La vie, c’est l’ensemble des fonctions qui résistent à la mort », c’était la définition de la vie par Bichat, au début du xixe siècle –, eh bien, ces actes de résistance ont en permanence servi l’amour de la vie, la vie qui s’affirme, la vie qui veut continuer, la vie qui veut être respectée. Ce qu’ils ont combattu, ceux contre qui ils ont combattu ne servaient que les forces de la mort.

De ce point de vue, je veux vous remercier tous de votre participation et vous assurer – c’est une évidence – qu’au cœur même de notre engagement, il y a la volonté de faire persévérer cette mémoire qui est notre conscience, ce passé qui est notre avenir, parce que non seulement il est ce que nous devons à ceux qui ont lutté, souffert, ceux qui ont été les victimes de cette horreur, mais aussi parce que nous le devons à une certaine idée de l’humanité et à ceux qui nous succéderont. Vous avez participé à un très beau concours, et l’éducation nationale, qui porte ces valeurs au cœur de la République, est heureuse que ce concours ait lieu avec sa contribution.