Excentrique(s)
Excentrique(s) métamorphose notre appréhension du Grand Palais, le lieu se montre sous un nouveau jour pour cette nouvelle édition de Monumenta.
Regard de l'expert
Excentrique(s) métamorphose notre appréhension du Grand Palais, le lieu se montre sous un nouveau jour. Les trois éléments qui marquent la Nef : son plan (sa forme), ses dimensions (son volume), et sa verrière (sa luminosité) sont tout naturellement déterminant pour l’œuvre de Daniel Buren. Le bâtiment s’aborde dans son axe longitudinal. Déjà l’œuvre se dévoile par la billetterie extérieure, le marquage au sol... qui mènent à un étroit corridor, accès à la Nef. À l’intérieur, une forêt de piliers, de 8,7 centimètres de côté, aux faces blanches et noires, porte une vaste structure de disques transparents colorés, disposés à environ trois mètres du sol. Un dispositif qui plonge les visiteurs dans la couleur, tandis qu’il perturbe et souligne les formes de l’architecture. Sur la coupole centrale, un filtre coloré appliqué sur la verrière inonde la Nef. Des podiums recouverts de miroir dévoilent les prouesses de cette architecture de verre et de métal. Tout évolue en permanence, en fonction de la position mais aussi et surtout en fonction de la lumière du jour. À la nuit tombée, des projecteurs prennent le relais, installés autour de la coupole et balayant lentement l’espace. Par endroits, le spectateur entend des voix, ce sont les couleurs dites dans des dizaines de langues différentes, la couleur mise face à sa paradoxale indicibilité. Librairie, café, tout est dessiné par l’artiste. Daniel Buren vient ainsi souligner la magnificence d’un lieu, en travaillant avec ses aspects primordiaux. Il fait de la couleur pure l’instrument du monumental, en jouant avec un écrin, tantôt coloré, tantôt colorant, tantôt à nu, jamais figé.
Jean-Marie Gallais, historien de l’art
Regard du pédagogue
1. Noyée des rayons solaires qui traversent sa couverture de fer et de verre, la Nef du Grand Palais est un réceptacle de lumière. Elle rend sensible l’avancée du jour au gré du déplacement des ombres portées de la structure métallique. Daniel Buren investit ce trait majeur : des filtres translucides mêlent leurs couleurs projetées.
2. La transparence de la Nef invite aussi à un trajet inverse : le regard passe du dedans au dehors du bâtiment. Le miroir en fournit l’équivalent, lui qui permet de voir au-delà de sa surface.
3. Dans le même temps, l’artiste suggère davantage en traduisant, par des formes fixes circulaires déduites des courbes de l’architecture, un ensemble mouvant qui nous contraint à zigzaguer entre les montants verticaux et nous immerge dans la couleur.
4. En son centre, une trouée circulaire sur le dôme. Au sol, enclos dans les miroirs, des gouffres s’ouvrent, vertigineux, dédoublant en creux ce qui s’offre en élévation. Les miroirs s’assimilent à des outils de visée 1 : leurs tailles variées évoquent les différentes focales d’un appareil photographique, leurs dispositions, les décentrements possibles à partir d’un cadrage. Mais, bougeant avec nous, leurs reflets insaisissables nous échappent.
5. Une voix énumère les couleurs, classées alphabétiquement : elle nous rappelle que le langage ne recouvre pas ce dont il parle et qui s’offre ailleurs dans l’œuvre, directement aux sens (couleurs, lumières, reflets).
Cyril Blancy, normalien, professeur agrégé d’arts plastiques.
Pistes pédagogiques
1 & 3 • Sur la couleur : voir la piste n° 5 de la Cabane éclatée. Comparaison avec les Pénétrables de Soto. On peut placer l’œuvre en perspective avec une histoire de l’autonomie de la couleur en relation avec la lumière (néoimpressionnisme, Delaunay, Kupka…)
2 • Travail tridimensionnel autour de matérialité/immatérialité : « Sculptez la lumière ».
Proposition pour un travail photographique : « Couche après couche, filtre sur filtre : une somme de transparences ».
Autre incitation : « Projections, réfractions, réflexions : une œuvre immatérielle ».
4 • Le miroir est un objet récurrent dans l’histoire de la représentation et un modèle opératoire pour la mimêsis. Ici, on se limitera aux jeux qu’il permet avec l’espace : mise en regard,
fragmentation, inversion, perturbation, dédoublement, absorption. Incitation pour un travail in situ ou photographique : « Réfléchir l’espace, espaces en réflexions ». Références : outre Daniel Buren, l’architecture du Spätbarock, les pavillons de Dan Graham, les Mirror displacements de Robert Smithson ou les Mirrored cubes de Robert Morris.
5 • Travail autour de l’écart entre le langage et la perception : l’enseignant choisit une image simple, un pictogramme par exemple, la fait décrire par écrit par chaque élève d’une classe. Chaque élève d’une autre classe essaye de la dessiner d’après sa seule description. On constate ensuite les décalages.

