Shak-kkei
Encadrer et inclure le paysage, l’environnement, dans l’œuvre et l’œuvre dans l’environnement.
Regard de l'expert
En 1985, Daniel Buren est l’invité du festival d’Ushimado au Japon. Il est frappé par le site exceptionnel, ses îles nombreuses et verdoyantes, son relief accidenté, contrastant avec l’impressionnante jetée du XVIe siècle, parfaitement rectiligne, de quatre cents mètres de long, qui se déploie face au port. Il propose alors deux travaux en corrélation : sur la jetée sont disposés, face à la mer, deux cents drapeaux de dix couleurs différentes, réunis par groupes de vingt et installés suivant l’ordre des couleurs de l’arc-en-ciel. Sur les collines environnantes sont placés cinq panneaux carrés de trois mètres de côté, découpés chacun par une forme géométrique simple (cercle, carré, triangle, losange), et recouverts de bandes blanches et noires sur leur face avant. Ces panneaux encadrent les drapeaux situés en contrebas. Le paysage environnant est également « encadré », ce que les japonais traduisent par « emprunter le paysage », en japonais « Sha-kkei », ce qui donne son titre à l’œuvre. Sha-kkei fait référence à la tradition des jardins japonais qui consiste à inclure un paysage lointain dans la composition du jardin. Ce terme est apparu plus intéressant à Daniel Buren que ceux d’encadrement ou de cadrage, or il s’agit bien de cela : encadrer et inclure le paysage, l’environnement, dans l’œuvre et l’œuvre dans l’environnement, sans appropriation ou domination de l’un par l’autre. Un travail qui évoque la métaphore de la fenêtre, référence récurrente de la tradition picturale, mais une fenêtre qui ne fige rien et dont les points de vue sont infinis.
Jean-Marie Gallais, historien de l’art
Regard du pédagogue
- Une unique ligne horizontale suffit à instaurer un espace sur un support vierge : elle sépare et identifie deux entités, le ciel et la terre. En tant qu’interface, elle n’a pas d’existence propre.
- À Ushimado, la digue répète la ligne d’horizon. Si elle joue en écho des lointains, sa rectitude contraste avec la sinuosité des lignes côtières ou les courbures du relief. Elle marque une limite matérielle : celle qui protège un territoire domestiqué par l’homme d’une nature potentiellement hostile. Par son intervention, l’artiste évoque l’embrun des vagues fracassées sur la digue qui laisse percevoir, dans le soleil, d’éphémères arcs-en- ciel. Au lieu d’une rupture, c’est une rencontre : l’eau mêlée à l’air vient décomposer la lumière.
- Dans l’œuvre, le vent donne un équivalent de ces configurations fugaces : il oriente les drapeaux, fait et défait le motif.
- Sur la colline, Daniel Buren lui oppose la fixité des cadres : le monde, tridimensionnel et sans limite, s’y offre et « fait » image. Cependant, c’est l’image sans cesse changeante d’une réalité en mouvement. Selon leurs formes, les outils de visée s’effacent ou s’affirment devant le motif qu’ils encadrent.
Cyril Blancy, normalien, professeur agrégé d’arts plastiques.
Pistes pédagogiques
- Travail plastique sur le lointain : « À perte de vue », technique du lavis / sur le dessin : « Entre traits et lignes », le trait fait penser qu’il a été tracé, il est une marque matérielle. La ligne le fait oublier, elle fait apparaître l’image.
- Travail plastique : « Terre, territoire, terrain, lopin, parcelle : de la limite, de la clôture ».
- Travail plastique : « Le souffle comme créateur de formes », « Sculpture d’Éole », « Piège pour le vent » / Travail possible sur l’objet drapeau et le pavoisement.
- On peut recenser ou expérimenter les dispositifs de « prise » d’images (portillon de Dürer, camera obscura, sténopé, appareil photo) et montrer qu’ils s’inscrivent dans l’histoire de la peinture occidentale comprise comme fenêtre ouverte sur le monde visible.
Références : Peter Greenaway, Stairs, Genève, 1994 / Baies percées dans les murs d’enceinte des jardins, de la Renaissance à Mallet-Stevens.
Sur le cadrage : travail de dessin sur le motif à l’aide d’un outil de visée : effectuer plusieurs « prises de vide » (espace résiduel entre deux corps) / sur le cadre imposé au spectateur : « Contraindre le regard », « Invitez autrui à emprunter votre regard » / sur le recadrage : « Cadre dans le cadre, image dans l’image ».
Références : les fenêtres (vedute) visibles à l’intérieur des toiles renaissantes.


