
Le travail d'adaptation devait respecter les lois du genre tout en s'inscrivant dans le cadre d'un projet pédagogique avec ses richesses mais aussi ses contraintes spécifiques. Le scénario s'est finalement nourri de ces conditions concrètes qui, en coalition avec la complexité du texte de Chamisso, ont conféré au film sa force et son originalité.
Bien que relativement courte la nouvelle de Chamisso ne pouvait être adaptée dans sa totalité, compte tenu de la durée du film envisagée. En effet, pour être visionné intégralement dans une heure de cours, le film ne devait pas dépasser les 50 minutes.
La volonté de situer l'histoire dans un contexte contemporain rendait délicate l'adaptation de certaines situations: par exemple, Peter Schlemihl pouvait difficilement être pris pour le roi de Prusse voyageant incognito, et les modernisations risquaient d'être peu crédibles (un chanteur célèbre incognito, par exemple) ou de n'éveiller aucun intérêt auprès des élèves.
L'adaptation classique avec ce qu'elle comporte de réalisme était contradictoire avec le projet de confier les rôles à des collégiens. Le recours à des adultes pour certains rôles (celui de Peter Schlemihl surtout) ne pouvait pas être satisfaisant non plus.
Il a été décidé qu'un élève personnifierait le double contemporain de Peter Schlemihl, vivant des expériences similaires. Le scénario s'enrichissait ainsi du thème du « Doppelgänger » , thématique typiquement romantique et donc parfaitement justifiée. Un détail renforce le suspense: ce personnage est le seul à ne pas connaître l'histoire puisqu'il reporte la lecture du livre à plus tard.
Le souci au départ, était surtout de prévenir d'éventuels problèmes de tournage dus à la météo. Faire le choix des répétitions au lieu d'une représentation aboutie devait aussi permettre de justifier l'hétérogénéité de l'interprétation des élèves-acteurs, éventuellement même des « trous » dans leur texte au moment de la prise de vues, des problèmes de costumes incomplets, des objets (l'ombre surtout !) au réalisme douteux, etc. Ce choix dicté par la prudence a finalement donné au scénario et au film son caractère original. Les personnages restent plus humains et cette contrainte s'est révélée productive, tout en excusant toutes sortes d'erreurs qui n'ont pas manqué de se produire ... Cependant les lieux de tournage ne se limitent pas à l'intérieur du théâtre, et incluent des endroits particulièrement cinégéniques (maisons, bois, château fort), l'imbrication l'un dans l'autre des deux décors renforçant l'effet fantastique.
Les élèves devaient pouvoir prendre une part active dans l'adaptation de la nouvelle, et dans l'écriture du scénario. Ainsi, la première tâche, après avoir lu la nouvelle, pour les élèves français a-t-elle été de recenser les moments de la narration où celle-ci évolue et de déterminer ceux qui devraient nécessairement se retrouver dans le film. Le travail d'argumentation qui y était lié a amené tout naturellement une réflexion approfondie sur les personnages et les différents thèmes abordés par Chamisso dans son oeuvre. Un travail d'écriture a permis par la suite de faire figurer ces remarques dans le film, sous forme de scènes apportant tantôt des informations au spectateur, tantôt lui permettant d'analyser ce qu'il vient de voir. Certains de ces dialogues, écrits d'abord en français, ont ensuite été traduits par les correspondants allemands pour être joués en allemand.
Dans sa forme définitive, le film livre donc l'histoire de Peter Schlemihl depuis trois, voire même quatre points de vue différents, ce qui ménage de nombreux recoupements et donne au spectateur un rôle essentiel dans la reconstruction de cette « étrange histoire ».
Comme pour toute adaptation, se pose la question de la fidélité au texte littéraire de départ. Bien que la fidélité ne soit pas en soi un critère de qualité et que la discussion à ce sujet reste un peu stérile, les adaptateurs tentent souvent de conserver l'esprit de l'oeuvre et de faire ressortir du film les thèmes que l'écrivain a lui-même souhaité développer.
Tout le projet intitulé « Dans l'ombre de Chamisso » étant un hommage à ce personnage atypique, le scénario s'efforce donc de concilier un contexte contemporain - les élèves et l'échange scolaire- et le respect de la trame de base tout en ajoutant de multiples informations sur le courant littéraire du « Romantisme allemand » auquel la nouvelle se rattache: la notion de double, l'attachement à la nature, le fantastique, l'importance de la lune, l'influence du Moyen-âge, les ruines etc ...
Un jeune homme pauvre vient solliciter de l'aide auprès d'un notable, très riche. A cette occasion, il se voit proposée par un étrange personnage une fortune illimitée, une bourse inépuisable, en échange de son ombre. A partir de là, les événements s'enchaînent : les premiers regrets, l'aide de Bendel, la rencontre avec Mina, le refus du père de la laisser épouser Peter, le refus de Peter de sacrifier son âme, même au prix de son avenir avec Mina, la fuite à cheval, la dernière rencontre avec l'homme en gris et la décision de se dégager définitivement de son emprise en se débarrassant de la bourse, l'achat des bottes de sept lieues, la découverte de la nature et, enfin, le retour provisoire et incognito auprès de Mina et Bendel, ainsi que le dépôt du manuscrit de ses observations et de ses travaux au jardin botanique de Berlin.
Certains procédés auxquels Chamisso a eu recours dans sa nouvelle trouvent leur place dans le scénario. Ainsi, la séquence en prégénérique et l'allusion à la lettre correspondent à la structure de la nouvelle en deux niveaux narratifs : Chamisso prétend avoir trouvé un matin ce manuscrit autobiographique dont il ne fait que livrer une copie pour la soumettre pour avis à un ami éditeur.
La double référence qui joue sur l'ambiguïté entre Chamisso lui-même et le personnage qu'il a inventé, est largement présente dans la nouvelle. A quatre ou cinq reprises, Peter Schlemihl prétend s'adresser directement à « son ami » Chamisso pour le prendre à témoin de ses malheurs, pour l'exhorter à ne pas faire les mêmes erreurs que lui ou, plus fort encore, pour lui raconter un rêve dans lequel il figurait. Les dernières lignes de la nouvelle usent une dernière fois de ce procédé « Enfin, mon cher Adelbert, c'est toi que j'ai choisi pour dépositaire de mon étrange histoire... ».
La scène finale du film peut susciter des interrogations : les ombres des jeunes restent au sol. Deux explications peuvent être données. La première trouve son origine dans le texte de Chamisso, vers la fin de la nouvelle. Peter Schlemihl rêve, une fois de plus : « Je vis dans un rêve délicieux une joyeuse danse entrelacer de gracieuses images. Mina, une couronne de fleurs dans les cheveux, passait, légère, devant moi et m'adressait un sourire amical.( ....) Beaucoup d'autres personnes encore m'apparurent, toi y compris je crois bien, Chamisso, loin dans la foule; une vive lumière brillait, et pourtant personne n'avait d'ombre; chose plus étrange encore, ce n'était pas choquant. »
La deuxième explication réside dans le sujet même du film : L'abandon de l'ombre donne à voir la solidarité des jeunes entre eux. Puisque leur ami ne peut plus avoir d'ombre, ils renoncent également à la leur.