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Concours National de la Résistance et de la Déportation

Les résistants face à la répression

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Les méthodes de la Police française, témoignage de Raymond Dallidet

Extrait de Léon-Raymond Dallidet, 1934-1984 : voyage d'un communiste, La Pensée universelle, 1984.

Je fus arrêté, le 6 mars 1942, en tentant de « repêcher » ce que je connaissais du dispositif de mon frère, au domicile du camarade Gaulué, un responsable FTP de la région parisienne, au 49 de la rue Geoffroy-Saint-Hilaire, à Paris. J'avais de faux papiers en règle et un excellent état civil. Je m'en tins donc à celui-ci. Au deuxième interrogatoire, alors que je maintenais mon identité, le flic principal fit introduire un à un, six ou sept de ses hommes. Il leur posait une seule question : « Qui est-ce ?  » Un seul ne sut pas me reconnaître. Alors, le principal lui demanda de sortir ses photos — une dizaine. C'est ainsi que je compris comment ils opéraient. Rien n'était plus facile pour eux que de se procurer une photo des hommes qu'ils recherchaient particulièrement. (Au fichier : permis de conduire, carte d'identité). Ils habituaient leurs flics à nous reconnaître sur photo. Ils plaçaient leurs hommes dans le métro, aux principaux changements ainsi qu'à certains carrefours ou grandes places de surface. Ils savaient, grâce à certaines arrestations antérieures, que les hommes ou les femmes recherchés par la police parcouraient Paris en tous sens. Lorsqu'ils reconnaissaient l'un des nôtres, ils le prenaient en filature jusqu'à un prochain rendez-vous, ou bien jusqu'au moment où ils trouvaient l'un des leurs. Le relais était ainsi assuré et donnait le change à l'homme aux aguets. Ainsi, ils ne se découvraient pas, ils prenaient rarement en filature, à partir d'un rendez-vous. se limitant à observer de loin ce qui se passait. Un autre jour, un flic vint me chercher dans la petite pièce de la Préfecture de Police où j'étais avec des camarades de détention. Il me poussa dans une autre pièce où se trouvaient une douzaine de détenus qui attendaient, là, d'être interrogés. Quelques minutes, et la porte s'ouvrit à nouveau pour laisser passer mon frère. Le flic qui le dirigeait le fit asseoir près de moi. Mon frère avait les menottes, il était très marqué par les coups reçus, mais très digne. Il n'avait pas ses lunettes, sans doute détruites au cours « d'interrogatoires renforcés  ». J'étais sûr qu'il m'avait vu. Ce fut un moment d'intense émotion contenue. Je suppose qu'ils observaient, d'un bureau voisin, nos réactions. Un quart d'heure se passa, et le flic qui m'avait amené entra dans le bureau et appela d'une voix forte : Dallidet. Mon frère se leva, le flic l'arrêta en lui disant : « Non. Pas toi. Ton frère  », et comme ça ne réussissait pas, il reprit et dit : « II est vrai que ton frère renie son nom  ». Le flic me fit alors lever, et me reconduisit dans la pièce que je venais de quitter. C'est ainsi que je revis mon frère pour la dernière fois. Il a dû, bien des fois, revivre cette douloureuse scène. Je sais qu'il a eu connaissance de mon évasion, cela lui aura donné un réconfort certain. Des flics, plus gentils les uns que les autres, m'interrogeaient pour m'inciter à reconnaître mon identité — « Sinon tu seras enterré sous un faux nom !  » Et ils me racontèrent m'avoir très bien vu tel jour, à telle heure, place Daumesnil. J'en frémissais, c'était exact. « Rassure-toi, ajoutaient-ils, ta vigilance n'est pas en cause, voilà comment nous opérons, et aucun de vous n'en réchappera.  » Ils ne pensaient pas que, quelques jours plus tard, les circonstances me permettraient de leur échapper.

 

Raymond Dallidet parvient à s'échapper le 10 mars 1942, profitant d'un relâchement de la surveillance de ses gardiens à la Préfecture de police d e Paris. Son frère Arthur est fusillé au Mont-Valérien le 30 mai 1942.