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Concours National de la Résistance et de la Déportation

Idéologie et chronologie de la répression de la Résistance en France

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« Nazisme et civilisation »

Extraits de l'article « Nazisme et civilisation » paru dans le journal clandestin Défense de la France, n° 12, 20 mars 1942, numéro spécial sur lʼAllemagne.

La guerre ravage l'Europe. Déjà, elle nous a réduits à la misère. Bientôt elle aura mené tous les peuples à la ruine. Destructions, désordres sociaux, détresse morale seront les fruits de cette farce sinistre. Qui donc a déchaîné sur le monde cette folie démoniaque où la civilisation risque de sombrer pour toujours ? Hitler et sa clique altérée de sang et de puissance. Mais alors, par quelle ruse atroce ces purs destructeurs, ces délégués du néant, peuvent-ils prétendre défendre la civilisation, par quelle exploitation savante de l'imbécillité humaine trouvent-ils, pour les croire, des Français, renommés cependant pour leur esprit critique ? Les nazis auraient-ils donc raison de mépriser l'homme, de miser sur la crédulité sans fin d'un public borné, sur l'égoïsme effrayant d'une classe bourgeoise apeurée par le spectre de la Révolution ? S'il en était ainsi, la France n'aurait plus qu'à renier son passé et à préparer ses chaînes.
Mais la France peut-elle se renier elle-même ? Qui ne voit que faire défendre la civilisation par ses propres fossoyeurs, des demi-brutes qui nous doivent leur vernis d'élégance, est une imposture, une plaisanterie tragique que rien n'égale dans l'histoire ? Quelle civilisation les nazis - nous ne disons pas à l'Allemagne - ont-ils apportée au monde ? Des routes en béton appelées autostrades, destinées uniquement à des fins militaires ; des gares énormes et laides qui permettent des concentrations de troupes plus rapides ; des stades immenses où des hilotes ivres profèrent en cadence des hurlements de primitifs ; une radio d'État chargée d'entretenir dans le peuple un dynamisme uniforme et déréglé ; une police innombrable, une armée mécanisée.
Est-ce cela le progrès matériel quʼune nation moderne se doit à elle-même ? Peut-on appeler civilisés des hommes qui ne pensent qu'en vue de la guerre et du crime ? Mais, dira-t-on, l'Allemagne a connu de 1933 à 1939 un puissant essor économique. Puérile illusion ! Car peut-on nommer développement de l'économie une activité fébrile artificiellement entretenue par les commandes de l'État et consacrée uniquement à des créations improductives ? Faut-il oublier que les nazis ont systématiquement négligé les industries de consommation, sacrifié le bien-être du peuple à des rêves de domination, supprimé le droit de grève, instauré le livret, aggravé les conditions de vie, imposé des souffrances sans précédent ? Est-ce là le pauvre petit bonheur matériel sur lesquels les hommes du XXe siècle croyaient au moins pouvoir compter ?
Ce n'est pas en Allemagne, c'est chez d'autres peuples, tels les Américains, qu'il nous faudrait chercher l'image de cette civilisation matérielle, brillante et riche, que les dirigeants nazis, en dépit de leurs rodomontades, se sont montrés incapables de donner à leurs sujets.
Mais surtout, la civilisation n'est-elle pas autre chose pour nous ? N'est-elle pas le culte de certaines valeurs spirituelles, unanimement admises par tous les hommes de bonne volonté ? N'est-elle pas ce respect du droit des peuples, sans lequel la vie internationale ne connaît plus qu'une loi : la loi de la jungle ? N'est-elle pas cette idée vivante dans la conscience des habitants d'un même pays, qui sont des citoyens et non pas des esclaves, cette croyance que l'homme a une certaine valeur, une certaine dignité, qui est, pour lui, toute sa raison de vivre ?
or, sous quelque aspect qu'on l'envisage, la civilisation apparaît comme niée, systématiquement méprisée et foulée aux pieds par les nazis. LE NAZI NE SE DEFINIT QUE PAR OPPOSITION AU CIVILISE. Il est une espèce de civilisé retourné ; en un mot, un barbare.
[…]

III. Le mépris de l'homme.

Les maîtres du IIIe Reich ne cherchent pas à faire de leurs administrés des hommes, mais des serviteurs. Ils remplacent l'idée du citoyen par celle de l'exécutant. Ils ne veulent pas d'un peuple majeur, mais d'un peuple enfant. L'HOMME NAZIFIE N'EXISTE PLUS PAR LUI-MEME, MAIS PAR LE CHEF. Sa valeur se mesure exclusivement à son rendement, aux travaux qu'il peut exécuter pour le chef. Il faut briser en lui la force du caractère et lui substituer une bonne puissance mécanique. On lui enseigne qu'il faut agir pour agir, non pour réaliser un ordre meilleur.
Le nazi ne doit pas se poser de questions. L'obéissance, devenue système, excusera à ses yeux tous les crimes. Il ne croira pas, il ne voudra pas, il ne pensera pas. Il exécutera. Il exécutera n'importe quoi : des pogromes, des guerres. Il n'est responsable que de l'exécution de l'ordre, non de la valeur de l'ordre. Alors l'État pourra enchaîner à son service ces automates qui n'ont plus rien d'humain. Ainsi a-t-on le spectacle de pauvres individus abêtis et fascinés, accomplissant d'immenses et tristes exploits, donnant leur vie pour une lutte dont ils n'ont pas le droit de percer le secret.
Pour réaliser cette dépravation voulue de l'homme, les maîtres nazis ont su utiliser  d'une façon magistrale la crédulité et la capacité de sacrifice des masses allemandes. Ils ont exploité ce mélange proprement germanique de calcul et de mysticisme, en leur donnant en pâture des chiffres prodigieux et des rêves faux. Dès lors, ces êtres qui ont abdiqué toute maîtrise d'eux-mêmes oscilleront, au gré de leurs maîtres, de l'obéissance passive au débordement sans frein, de la rigidité glaciale au déchaînement de tous les instincts. On voit où des hommes sans scrupules, poussés par le pur instinct de dominer, peuvent entraîner des milliers de cerveaux en détresse. On comprend comment, en plein XXe siècle, de savantes horreurs peuvent être commises tous les jours dans l'effrayant silence des camps de concentration et des prisons.
Quels Français ne seraient pas écœurés devant ce matérialisme bestial qui fait de l'homme un soudard prêt à toutes les rapines, de la femme une esclave consacrée à la procréation et à la vaisselle. La mission de la France est d'écraser de son mépris (plus cruel que les armes) ces ennemis du genre humain qui mettent toute leur industrie à fabriquer des cerveaux élémentaires, pour mieux les subjuguer à l'aide d'images simplistes et de slogans imbéciles. Sa mission est de PROTESTER CONTRE CE MEPRIS MONSTRUEUX DE L'HOMME qui fait voir dans la liberté un fardeau que le Führer vient lever, dans l'honneur une gêne, dans la morale une servitude. Bâillonnée, ligotée, la France doit, plus que jamais, rayonné par l'esprit et faire vivre en face de ces brutes modernes – « la "noblesse" nazie » – la croyance dans la personne humaine et le sens de la vraie grandeur.

[...]


R. TENAILLE
[Robert Salmon]