Accueil

Concours National de la Résistance et de la Déportation

Les résistants face à la répression

Lien vers les ressources sur le même thème

Une résistante à la prison d'Angers, témoignage de Jeanne Héon-Canonne

Extraits de Dr Jeanne Héon-Canonne, Devant la mort, H. Siraudeau, Angers, 1951, pages 3-32.

 20 Juin, mardi.

 

Je suis appelée vers 2 h. 30 dans le bureau de mon mari. je ne sais pourquoi, je descends inquiète ; Maryvonne est incapable de me donner le motif de l'ordre qu'elle me communique. Dès la porte de son bureau, j'aperçois Michel, pâle, les mains au dos, assis devant la cheminée. Derrière lui un homme blond, revolver au poing. Près de la porte un deuxième individu, brun, qui se précipite sur moi, me saisit les mains, me met les menottes. Michel voit ma stupeur.

- Ne t'effraie pas. C'est la police allemande qui vient nous arrêter. Reste calme.

Je saurai plus tard que ces étrangers s'étaient présentés à la consultation. Le premier, se plaignant d'un violent mal de gorge, profita du moment où mon mari posait l'abaisse-langue pour lui prendre les poignets et les enchaîner :

- Police allemande !

Son compagnon avait immédiatement prié Maryvonne de me faire descendre.

Les représentants de la Gestapo donnent l'ordre aux malades d'évacuer la salle d'attente, puis nous font descendre dans la cour où ils ont amené notre voiture : la maison est déjà assiégée. Ils nous font monter : Michel derrière, avec I'un d'eux armé, le blond à type germain, moi, devant, avec l'autre qui est Espagnol et qui s'appelle Hermandez (j'apprendrai son nom beaucoup plus tard). La lumière m'éblouit. Il fait un temps radieux. Nous passons devant la « Pharmacie moderne ». Le pharmacien, Lebeau, nous aperçoit et comprend... Ses préparateurs et lui nous font un signe d'amitié. Nous traversons la ville tenus en respect par l'individu qui est sur le siège arrière. Arrivés à la prison du Pré-Pigeon où sans doute ils ne sont pas connus, les valets de la Gestapo déclinent leur identité et montrent leurs papiers. L'officier allemand de service nous fait inscrire noms et prénoms sur un registre, puis, sans nous adresser la parole, nous retire sacs, porte?feuilles et montres. Un soldat reçoit I'ordre de nous conduire dans l'enceinte. Nous le suivons. Michel est calme. Il me prend la main :

- Regarde, dit-il, ce qui est écrit sur les murs Toi qui entres ici, ne perds pas toute espérance.

Il se penche vers moi, m'embrasse longuement et ajoute :

- Reste calme. Aie confiance... Nous demeurons ensemble. Pense aux enfants, au petit Dominique.

Je suis enceinte de trois mois...

Sa main serre la mienne. On nous sépare brutalement.

Il peut être quatre heures. Je suis enfermée dans une cellule destinée aux condamnés à mort : c'est du moins ce que m'apprendront les inscriptions sur les murs, et, rapidement, la conversation de mes proches voisins. C'est une pièce du rez-de-chaussée de l'aile centrale, à droite en entrant. La cellule est tellement obscure qu'en plein midi je ne peux deviner la porte. Un froid humide me tombe sur les épaules. Au bout d'un certain temps mes yeux se font à l'obscurité : je distingue la fenêtre, le sol est en terre battue. Pas de châlits, pas de paillasse, pas de couverture, seule une chaîne énorme rivée au mur. J'entends aller et venir les rats.

Je commence à réaliser ce qui m'est arrivé : une seule idée me fait atrocement souffrir : mes enfants... Ils vont être si malheureux ! ...

Un long temps, puis un soldat tire les verrous. Il m'ordonne de le suivre au second étage, cellule 59. Une Fraulein, Fr. Renoir, 30 ans, blonde bien en chair, m'attend dans la pièce contiguë. Elle me fouille comme seule peut fouiller une femme débordante d'imagination et qui attend son salaire de ce qu'elle découvrira : elle sera déçue car je ne porte aucune pièce compromettante. Avec dépit elle m'arrache ma chaîne, ma médaille, mon crayon, mon stylo; petits objets sans valeur mais qu'il faut avoir vu passer brusquement dans des mains sales pour en mesurer tout le prix... Elle s'acharne sur mon alliance et ma bague de fiançailles qu'elle ne peut enlever car j'ai intentionnellement fait gonfler mon doigt. Rageuse, elle abandonne la partie, jurant d'avoir cet anneau le lendemain, dût-elle me couper le doigt. Le soldat a assisté indifférent à cette scène extrêmement ba­nale pour lui. De sa botte, il me pousse au 59 et re­ferme la porte en maugréant.

La solitude et l'angoisse de cette première nuit sont atroces.

 

21 Juin, mercredi.

 

Au petit jour je m'aperçois que la cellule est occupée : le rais de lumière qui filtre des barreaux a éveillé l'autre détenue mieux que n'a pu le faire mon entrée dans la nuit. Elle m'apprend qu'elle s'appelle Simone Berry, qu'elle est de Cheffes, condamnée pour avoir fabriqué de fausses cartes d'identité aux réfractaires. Elle croupit là depuis plusieurs mois. C'est une brave fille; dès qu'elle me sait à jeun, elle me prie de prendre un bout de sa miche. Elle se plaint d'être à la limite de ses forces et ne comprend plus qu'avec peine ce qui se passe. Elle regrette, parce qu'elle ne peut plus réagir, d'avoir entrepris ce travail. Trois jours après elle sera déportée avec toute sa famille et mourra à Ravensbrück.

Ma seconde cellule est claire; elle possède une paillasse, une table et un tabouret – les deux fixés au mur – une cuvette, un broc, une gamelle mais pas de cuiller... Je devrai boire ma soupe : ce n'est pas grave.

 

9 heures. – Bombardement sur Angers. D'après les habitués, c'est sur la gare. Le secteur n'était déjà plus que ruines au 2 mai ! Dans quel état doit-il être aujourd'hui ? C'est mon quartier, j'y ai passé ma vie d'étudiante, si dure matériellement, mais si pleine de joies ! Là, j'ai réalisé ma vocation de médecin, j'ai connu mon mari... Derrière la gare, je revois en esprit le couvent de l'Esvière où j'habitais alors. Dans ses jardins, Michel m'a dit : « Voulez-vous suivre avec moi le chemin du bonheur ?  »... Et maintenant, où en suis-je ? Notre maison est menacée comme notre bonheur lui-même et je songe à ces belles années pendant lesquelles nous avons été ensemble, si simplement heureux. Nous avions trois beaux enfants, une profession que nous aimions et dans laquelle on nous aimait. La guerre est venue et surtout lʼoccupation. En 40, aidés dʼune religieuse, nous avons organisé des évasions avec toutes nos ressources, avec tout notre cœur. Puis en 41, Michel était devenu médecin phtisiologue du S.T.O. [en réalité, la Relève] pour quʼun minimum dʼouvriers seulement partent pour lʼAllemagne. Lorsquʼil fut révoqué, au début de 43, nous avons donné notre adhésion et notre vie à la Résistance… à la France. Et çʼavait été à la gare la plus passionnante des aventures. Les cheminots avaient grande confiance en nous. Nous travaillions avec eux aux sabotages, aux transports dʼarmes, aux échanges de renseignements. Nous avons connu avec eux les jours dʼangoisse, les hécatombes, mais aussi la joie dʼune activité qui atteint son but. Aujourdʼhui beaucoup de camarades sont ici, occupant les cellules du Pré-Pigeon attenantes aux nôtres.

 

22 Juin, jeudi.

 

Un jour dʼentretien avec Berry mʼa appris ce que je dois savoir pour vivre cette nouvelle vie et mʼa forcée à conclure quʼil faut réagir. Avant tout me méfier – on fera tout pour connaître mon passé, - me méfier de cet œil derrière le judas qui permet à toute heure du jour de surveiller le détenu (je nʼy pense jamais), me méfier du prisonnier qui sert la soupe, de Fr. Renoir qui tend ses pièges, des portes, des murs qui ont des oreilles, me méfier du voisin lui-même qui me vendra, le cas échéant, pour une écuelle de soupe !... je me sens traquée ! Il faut accepter.

Ensuite et surtout il faut ingurgiter la nourriture infecte et insuffisante. Enfin, il importe de me sortir moi-même de l'isolement et' de l'inaction qui disposent à l'introspection exagérée. je pense trop à moi : je suis occupée des heures et des heures à retourner mon problème, à essayer de le résoudre. Il faut que je pense aux autres prisonniers ils peuvent avoir besoin de mon aide. Je comprends péniblement tous ces « il faut » car voici 48 heures que je n'ai rien gardé de ce que j'ai absorbé. Je suis dans un état physique voisin de la prostration ; enceinte, je m'accommode mal, en outre, d'un sommeil perpétuellement troublé par l'irruption des gardiens. Depuis deux jours, le menu a été invariable :

Une louche de jus noir à sept heures

Une louche de jus de choux-fleurs non salés à onze heures.

Une louche de jus noir à trois heures ;

Une louche de jus de choux à six heures.

A trois heures nous sont octroyés 300 grammes d'un pain infect qui moisit d'un jour à l'autre. je suis effrayée de la rapidité avec laquelle je maigris. je songe à mon pauvre Pitchoun et à la faim dont il doit souffrir. Je connais son appétit. Il pense bien sûr aux petites tartines qu'avec tant de soin je lui beurrais à chaque repas...

 

Ce matin, au signal du réveil, j'avais très envie de dormir. Toute la nuit, il m'a été impossible de perdre connaissance car j'habite à côté de la salle des interrogatoires. J'ai dû faire un effort très pénible pour me remettre debout. Je garderai longtemps la vision des barreaux coupant la vue au petit jour ! A cette heure, les premières lueurs du soleil se détachent à droite de la lucarne et m'annoncent que le gardien va venir,

 

Je me lève, remue ma paillasse, plie ma couverture. Un homme passe, tire un verrou et chaque jour met son oeil sur le judas : ce gestapiste est une brute qui ne perdra jamais une occasion de me rosser. Quelques instants après, un prisonnier allemand de droit commun, toujours accompagné d'un sous-officier, ouvre la porte. je présente ma gamelle à l'entrée et reçois cet infect bouillon de frêne dont l'odeur seule me donne des nausées – je n'essaie plus de l'absorber, j'ai décidé que cette lavasse me servirait d'eau chaude pour ma toilette. Après avoir mangé quelques bouchées de pain doucement, pour que le plaisir dure plus longtemps, je fais avec grand soin mon ménage et ma toilette. C'est l'heure où les prisonnières françaises de droit commun se promènent dans les cours. La fin d'une messe tinte à l'église proche : je dis ma prière. Puis je prépare minutieusement mon plan de défense pour le jour où j'aurai à comparaître devant la Gestapo.

Au bout d'une heure j'ai mal au crâne, je n'en puis plus d'angoisse et d'incertitude; j'essaie de m'évader en récitant des vers susceptibles d'augmenter mon tonus ou des prières pouvant élever mon âme. J'en vois partout, écrites sur les murs :

« Vierge Sainte, au milieu de vos jours glorieux, n'oubliez pas les tristesses de la terre. Ayez pitié de ceux qui s'aimaient et qui ont été séparés... Ayez pitié des objets de notre tendresse ! »

 

[…]

 

24 Juin, samedi.

 

11 heures. – Inopinément, ma  porte sʼouvre. Mon sang se retire de mes veines, je me mets au garde-à-vous, debout, face à la porte, au pied de ma paillasse. Ainsi le veut le règlement. Un civil a fait irruption, il me prie de le suivre. Il est brun, maussade, peut-être a-t-il 30 ans. Automatiquement jʼemboîte le pas derrière lui. Nous traversons la galerie du second. Il mʼintroduit dans une salle où la comédie va commencer. je n ai plus de réflexes, je n'ai plus de salive. La salle de torture, avec laquelle je voudrais me familiariser, est là qui communique par une large baie avec la salle dans laquelle je suis interrogée. J'aperçois, en vrac sur la table, et l'on veut que nous les apercevions, les nerfs de bœuf les presses thoraciques, gourdins, les nerfs de bœuf, les presses thoraciques, les lampes à réflecteur... Un pauvre homme est de­vant une de ces lampes, les cheveux ébouriffés,­ l'expression hagarde; il hurle des mots sans suite qui ont trait à une histoire de pont et de dynamite : c'est un Nantais. Une femme nue couchée sur le ventre, les jambes violacées, gémit pendant que le juge d'instruction vocifère. Les soldats frappent, cognent. Elle perd connaissance. jusqu'à quand frapperont-ils ?

L'agent de la Gestapo s'assied devant moi, prend un dossier, le mien. Pourquoi ce dossier est-il déjà si gros ? Il décline mon identité et les faits essentiels de ma vie jusqu'à l'arrivée des Allemands. Je n'ai rien à dire, tous les renseignements sont exacts. Puis l'Allemand parle sur un ton mielleux qui sonne faux ; il me propose une cigarette : je refuse. Il en arrive au fait :

- Votre mari est un grand ennemi de l'Allema­gne. Il lui est reproché : d'avoir fait évader les offi­ciers des hôpitaux d'Angers en 41 ; d'avoir fabriqué des milliers de faux certificats pour empêcher les re­quis de partir en Allemagne. Et il ajoute en levant les yeux

- Votre mari en faisait même à ceux qui n'en demandaient pas.

Si je n'étais devant vous, Monsieur de la Ges­tapo, je dirais : à ceux surtout qui n'en demandaient­ pas... Vraiment vous manquez de finesse.

Il continue :

- D'avoir travaillé avec la Résistance-Fer et d'être directement responsable des attentats commis contre la sécurité de l'Allemagne. Vous êtes au courant de tous ces faits-là, sans doute ? Vous connaissez vraisemblablement ceux qui travaillent avec votre mari à la S.N.C.F. ?

Votre mari a transféré le cabinet médical de la gare à votre domicile, ce n'est pas sans raisons, et vous devez bien savoir où se trouvent certains plans qu'il nous faut et dont votre mari s'est emparé. Un cheminot l'a dit...

J'affirme ne rien savoir ; j'affirme qu'il peut fouiller la maison ; je certifie qu'il ne trouvera rien. Alors il change de ton. Il m'assure qu'il a le moyen de faire céder les plus mauvaises têtes, qu'il y a les cachots et qu'il m'y laissera sans nourriture jusqu'à ce que je veuille parler. Si cela ne suffit pas, il me promet toute la gamme des tortures.

- Je viens à bout des plus forts, affirme-t-il et si rien ne vous décide à parler, nous verrons si vous aimez vos enfants. Ils seront amenés ici et martyrisés.

Je sursaute, saisie de frayeur, il continue et me décrit complaisamment leur massacre. Je suis terrifiée. Il me pousse hors de la pièce jusqu'à ma cellule.

Je passe la soirée dans un état d'hébétude. Je souffre atrocement et de partout... et j'ai peur.

 

25 Juin, dimanche.

 

Ce dimanche me semble interminable.

 

[…]

 

2 Juillet, dimanche.

 

Je suis là depuis 24 heures sans avoir mangé ni bu… Michel, je ne te reverrai jamais plus… Je nʼai plus ni force physique, ni force morale…

 

Soir du même jour. – Je demeure complètement abrutie dans ce silence noir. Pas un bruit, sauf celui des rats qui courent. Mes yeux ont beau fouiller lʼobscurité, ils ne distinguent rien, rien… Pendant plusieurs heures, je reste totalement hébétée, et je cherche le moyen dʼen finir. Me pendre, mais avec quoi ? Dans le cachot, pas de couverture, je nʼai plus rien sur moi que ma jupe et ma veste. De plus, il fait si sombre que je ne sais pas sʼil y a une fenêtre avec des barreaux. Peut-être y a-t-il un volet. Je tourne et retourne dans la cage sans autre pensée que la mort…

Suis-je lâche en voulant mourir ? Je veux la mort de toute la force de ma volonté parce que je ne puis supporter de voir mes enfants soumis à la torture, parce que sʼils sont là, martyrisés, je serai folle et ma bouche parlera !

Les heures de cette nuit auront été les plus dures de toute ma vie.

 

[…]

 

9 Juillet, dimanche.

 

Les interrogatoires ont recommencé dès mardi, deux, trois fois par jour, et plus... Ils me laissent vide, anéantie dans mon esprit et dans mon corps, durant des heures entières. je ne revois plus jamais Michel et mes appels demeurent sans réponse

« Mon Dieu, pour tant de souffrances, quelle sera la récompense que vous me réserverez ?  »

- « L'ingratitude... » [Note de lʼauteur : Claudel « Le Soulier de Satin », deuxième journée]

S'y préparer.

Les jours s'écoulent, longs, lourds, les dimanches plus que les autres. Du matin au soir et du soir au matin, j'entends les cris déchirants des prisonniers martyrisés et les vociférations des agents de la Gestapo.

La nuit, à ce dialogue infernal, se joint le cri du paon, plus lugubre encore par ces nuits traÎnantes et douloureuses. Son appel devient une hantise pour moi. Il y a aussi le supplice de la lumière braquée sur le détenu, la nuit, à chaque instant, alors qu'il commence à perdre connaissance... Le Dimanche, j'ai moins de courage... C'est le jour des enfants ! Je fixe mes yeux sur le seul mot écrit par moi au-dessus de mon châlit : « Tenir ».

 

10 Juillet, lundi.

 

Cette fois, c'est signé...

J'ai signé une déposition que l'on m'a lue en allemand, traduite en français et dont en réalité aucun mot n'a été extrait de ma substance cérébrale. J'ai protesté, mais à quoi bon ? Michel m'a fait savoir par le « calfacteur  » qu'il avait été roué de coups pour n'avoir pas voulu signer. De rage, un milicien lui a cassé ses lunettes parce qu'il s'obstinait à discuter. En dernier lieu, il a dû s'exécuter à cause de nos enfants.

D'après le juge d'instruction, nous sommes marqués de trois barres dans l'angle de la déposition, c'est-à-dire prochainement fusillés. J'ai signé... qu'importe, l'honneur est sauf : nous serons les seules victimes de l'acte de délation de D... Désormais, les camarades peuvent s'en aller tranquilles et travailler en paix. Pour moi une seule ligne de conduite tenir tête, résister à la terreur, résister à l'intimidation, résister à la panique, résister au désespoir... surtout résister au règlement. Veiller chaque jour à accomplir un acte positif de résistance, pour convaincre l'ennemi qu'il peut asservir nos corps, mais que nos esprits demeurent libres.

 

15 Juillet, samedi.

 

Les interrogatoires de mes voisins deviennent hallucinants. Il n'y a plus d'arrêt, ni jour ni nuit. Deux équipes d'instructeurs se relaient.

 

[…]

 

20 Juillet, jeudi.

 

Dans la nuit, les pas des prisonniers résonnent le long du couloir. Des voitures cellulaires sont entrées dans la cour dʼhonneur. On parle de replier la totalité de la prison sur Compiègne. Je suis inquiète. Mon inquiétude sʼaccroît lorsquʼune voix, au-dessus de moi, appelle : « Vous entendez au-dessous ? Votre mari part ce soir, il vous dit : au revoir.  »

Est-ce à moi que lʼon sʼadresse ? Est-ce un mouton ? Je ne réponds pas : ce nʼest pas possible, je ne veux pas que ce soit possible… Il fait nuit noire… Une femme explique :

« On déménage dʼabord les hommes et nous ensuite.  »

Jʼentends, jʼaccepte de souffrir, jʼaccepte de souffrir mais avec lui… On me lʼarrache ; que vais-je devenir sans lui ? Je ne peux pas, je ne veux pas…

 

[…]

 

28 Juillet, vendredi.

 

Un deuxième convoi se prépare. Que va-t-on faire de nous ?

 

[…]

 

Je cherche un papier. Je prends un feuillet destiné aux w.-c. Le crayon mʼa été envoyé la veille par ma belle-sœur, dans lʼourlet dʼune chemise de nuit. Jʼécris deux lettres, aux milieu de difficultés infinies. Il me semble que lʼœil est toujours braqué sur ma porte. Si quelquʼun ouvre, jʼavalerai le papier.

Ma première lettre est adressée à ma jeune sœur Hélène, que jʼai installée près de mes enfants à la campagne, deux jours avant notre incarcération. Etudiante à Angers, elle ne tenait pas à y rester, à cause des bombardements fréquents.

« Hélène, je te confie mes petits, je te supplie de bien les garder, peut-être pour toujours. Si nous disparaissons tous deux, ne les sépare jamais. Je veux quʼils soient élevés ensemble comme ils lʼauraient été avec nous.

La Gestapo a dit que nous devons être fusillés. Peut-être serons-nous exécutés en Allemagne, car, pour le moment, ils expédient, là-bas, tous les prisonniers, mêmes les condamnés à mort.

Financièrement : 20 000 francs dans le tiroir du meuble Huet. Tout le reste est à Angers (les comptes postaux et bancaires ayant été vidés par Michel après le bombardement). Cet argent doit être entre les mains des Allemands. Demande­ momentanément aux parrains et marraines de t'aider. La charge morale, garde-la pour toi. Pour eux, toi c'est presque moi. C'est avec toi qu'ils souffriront le moins. Aime-les comme je les aime.

Quant à moi, seule avec l'enfant que je porte, je redoute moins la pensée d'être fusillée que celle, du départ en Allemagne. La mort rapide, sur le sol de France, me paraîtrait un soulagement, à moi qui aimais tant la vie, s'il n'y avait les enfants. Nos interrogatoires ont, été très durs : la Gestapo a voulu se servir de nos petits pour obtenir de nous quelques renseignements. Je sais que s'ils avaient été martyrisés sous mes yeux, je n'aurais pas tenu. Je supplie Dieu de m'épargner cette torture auprès de laquelle les coups n'existent pas. Prie et fais prier.

Si je ne suis pas déportée cette semaine (ce qui m'étonnerait), je mettrai un petit mot dans un ourlet de mon linge. Essaie de me faire parvenir des nouvelles des enfants par le même moyen. J'ai besoin d'entendre parler d'eux et aussi de mon Cher Grand.

Ecris à la maison, dis à maman que je lui demande pardon si j'ai pu lui faire de la peine par ma brusquerie ou par mon attitude. Ne lui parle pas de mes souffrances, tu la rendrais mal heureuse inutilement.

Tendrement merci à Germaine pour la pâture intellectuelle qui enveloppe la pâture animale. Continuez ; essayez de mettre des livres. Mettez e valise plus grande pour mon départ. Garde les Petits, ne les confie à personne. Dis-leur que tous : les soirs je relis leurs gentilles lettres et qu'en fer­mant les yeux, je les vois et les embrasse longue­ment...

Je pense au pauvre petit Dominique que nous avons tant désiré et qui ne verra pas le jour.

A tous mon affection. Mes tendresses à Danielle, François et Annette.

 

Jeanne.

 

P. S. – Surtout, si vous apprenez que je pars, n'amenez pas les enfants. »

 

La deuxième lettre est pour notre ami Reliquet, Avocat Général.

« Ami, si ce mot vous arrive à temps, venez vite à l'hôpital. Je passe la visite médicale dans les services allemands vers 9 heures, probablement pour être déportée. Voulez-vous donner tout de suite un coup de téléphone à Jean Canonne pour l'en prévenir. Je reviendrai à pied, je l'espère, par la gare Saint-Serge et la rue Bardoul. Essayez de me rejoindre à vélo. En vous voyant, je vous donnerai mon adieu pour mes petits. Je ne croyais pas qu'il fût si dur et si long de mourir comme les Allemands ont entrepris de nous faire mourir. Les prisonniers qui partent en déportation (dans quel état physique !) envient presque le sort de ceux qui sont fusillés en France. J'ai fait mon sacrifice, mais de vivre longtemps est atroce ! Michel va partir si ce n'est déjà fait.

Je ne vous demande pas si vous avez fait quelque chose pour nous; je suis certaine que vous avez réalisé tout ce qu'humainement il est possible de faire. Voyez Bigot, Triolet et Donati. Je ne vous demande ces interventions que pour nos enfants : je doute de leur succès.

Je m'adresse à vous parce que je sais que je peux compter sur vous. Je vous confie les miens. Consolez-les. Ne dites rien à mes enfants pour lʼinstant. Laissez-les dans lʼignorance, ne leur faites pas de peine. Aimez-les beaucoup… Quand ils seront grands, guidez-les, parlez-leur de nous, assurez-les que nous les avons follement aimés… Dites à votre femme quels ajoutent nos trois enfants aux chers vôtres. Permettez que je vous embrasse tous quatre et rendez-le souvent à mes petits.  »

Triste soirée !…

 

27 Juillet, jeudi.

 

Dès le lever du jour, je prépare mes papiers. Je les roule, je les enveloppe de laine afin quʼon ne les entende pas tomber quand je les lâcherai, puis je prie Dieu de mʼinspirer à quel moment je devrai les jeter. Je pars de la prison très émue.

 

[…]