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Concours National de la Résistance et de la Déportation

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Les « bonnes professions » à Buchenwald

Les « bonnes » professions à Buchenwald Jorge Semprun, élève en classe préparatoire pour lʼentrée à lʼEcole normale supérieure (désigné sous le nom de khâgneux), est déporté au camp de Buchenwald. Il passe devant un détenu chargé de procéder aux formalités dʼenregistrement. Lʼhomme devant lequel le hasard m'avait placé avait une quarantaine d'années. Des cheveux gris. Un regard prodigieusement bleu, prodigieusement triste aussi. Ou bien dénué de toute curiosité, désormais. Tourné sans doute vers lʼintériorité d'un absolu manque d'espérance, me semblait-il. Quoi qu'il en soit, l'homme devant lequel le hasard m'avait placé m'a demandé mon nom, prénom, le lieu et la date de ma naissance, ma nationalité. Mes signes d'identité, en fin de compte. À la fin, il m'a demandé ma profession. - Philosophiestudent, lui ai-je répondu. Étudiant en philosophie. Une sorte d'éclair a jailli dans son regard morne, prodigieusement bleu, prodigieusement désabusé. - Non, a-t-il dit, péremptoire, ce n'est pas vraiment une profession. Das ist doch kein Beruf ! Je n'ai pas pu m'empêcher de lui faire une astuce de khâgneux germaniste. - Kein Beruf aber eine Berufung ! J'étais très content de mon jeu de mots. Un sourire a brièvement éclairé le visage sévère de l'homme qui établissait ma fiche d'identité. Il appréciait mon jeu de mots, vraisemblablement. C'est-à-dire, il appréciait ma maîtrise de la langue allemande. En français, ma formule aurait été plate, banalement informative. Ce n'était pas une profession mais une vocation, avais-je dit, que d'étudier la philosophie. En allemand, le contrepoint phonétique et sémantique entre Beruf et Berufung était piquant et significatif. Jʼétais satisfait de mon impromptu linguistique. Le détenu au regard bleu était redevenu grave. - Ici, a-t-il dit, les études de philosophie ne sont pas une profession convenable ! Ici, il vaut mieux être électricien, ajusteur, maçon… Ouvrier spécialisé, en somme ! Il a insisté sur ce dernier terme. - Facharbeiter, a-t-il répété plusieurs fois. Il me regardait dans les yeux. - Ici, pour survivre, a-t-il ajouté, martelant les mots, il faut mieux avoir une profession de cette sorte ! J'avais vingt ans, jʼétais un khâgneux sans expérience de la vie. Je n'ai rien compris au message que cet homme essayait de me transmettre. - Je suis un étudiant en philosophie, rien d'autre, me suis-je entêté. Alors, le type au regard bleu a fait un geste d'impuissance, d'impatience. Il m'a renvoyé et a appelé le suivant dans la file d'attente, tout en finissant de remplir ma fiche identité. Jorge Semprun, Lʼécriture ou la vie, Gallimard, 1994 (Folio, pages 116-117)