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Concours National de la Résistance et de la Déportation

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Le Meister Bortlick (Kommando de Buchenwald)

Robert Antelme, Lʼespèce humaine, Gallimard, 1947.

Le Meister Bortlick À l'usine, je travaille maintenant à l'atelier dʼun Meister qui s'appelle Bortlick. Il a une figure mince et rose, des cheveux noirs collés et brillants ; il porte une blouse grise. L'atelier est dans un coin de l'usine, près d'une grande baie. Quand on arrive le matin, il fait encore nuit ; l'usine est tout illuminée, et des rideaux noirs sont tendus le long des fenêtres. Tant que les lumières sont allumées, on travaille dans une journée virtuelle. On est encore dans la même nuit qui était venue nous délivrer la veille. Il faut d'abord gagner le jour, à travers lequel on pourra seulement atteindre une nouvelle nuit. On guette les premières lueurs mauves entre les interstices des rideaux. Bortlick, dans un coin, se réveille. Il a posé sur la table son paquet de tartines beurrées ; il étire ses bras et ses jambes. Le Kapo Ernst, penché sur sa table, mange. Tout se met en place. Chacun devant son étau ; le morceau de dural est serré dedans, et les marteaux de bois commencent à tomber dessus. Les types en rayé tapent sur le dural, par crises, trois, quatre coups de marteau très fort et s'arrêtent. Le marteau dans le long du bras ou bien il est posé sur lʼétau pendant que d'autres marteaux tapent. Il y a pas de silence. Dans le bruit, un marteau arrêté fait cependant son silence à lui. Mais Bortlick est assis à sa table, il mange sa première tartine, on peut attendre sans risque. Le marteau est au repos. Le rayé reste debout devant son étau ou devant son poteau, pas à un mètre, collé contre lui. Si Bortlick ou Ernst, la bouche pleine, tournent la tête, leurs regards ne se briseront pas, leur mâchoires ne s'arrêteront pas, ils ne s'étrangleront pas. Chaque poteau à son homme, personne ne se tient les bras ballants à un mètre du travail. Bortlick mange toujours ; un marteau s'arrête, puis un autre. Quatre ou cinq frappent encore dans l'atelier et protègent ceux qui se sont arrêtés. Bortlick est à la fin de sa tartine ; les quatre ou cinq frappent de plus en plus fort, mais le silence des autres lui est entré dans l'oreille. Il mâche sa dernière bouchée, et il regarde son atelier et les marteaux posés sur les étaux. Il se lève lentement, il met les mains dans ses poches. Il quitte sa table, et il se dirige avec nonchalance vers l'atelier, comme en se promenant. Les marteaux alors, un à un, repartent. Ils tombent de plus en plus nombreux et de plus en plus fort. Il nʼy a plus un creux de silence. Bortlick passe entre deux rangées de dos qui ne bougent pas ; il traverse son atelier frénétique, son atelier de tonnerre. Il est tranquille, maintenant, ses oreilles vont bien, et, en se promenant, il retourne à sa table finir ses tartines. Robert Antelme, Lʼespèce humaine, Gallimard, 1947.