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Concours National de la Résistance et de la Déportation

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Le travail épuisant (Kommando de Buchenwald)

Robert Antelme, Lʼespèce humaine, Gallimard, 1947.

Le travail épuisant Robert Antelme est déporté au camp de Buchenwald et transféré au Kommando de Gandersheim. Les détenus du Kommando sont installés provisoirement dans une ancienne église transformée en grange. C'est une espèce de carrière, non loin de l'église, en contrebas. Il faut extraire des pierres et les transporter dans une remorque jusqu'au camp en construction, près de l'usine. Une partie des détenus doit extraire les pierres, l'autre pousser la remorque. Mais il n'y a pas assez de pioches. La plupart de ceux qui ne poussent pas la remorque piétinent sur place dans le froid. On n'a rien à faire, mais il faut rester dehors ; c'est cela l'important. Nous devons rester ici, par petits groupes, agglutinés, les épaules rentrées, tremblants. Le vent entre dans les zébrés, la mâchoire se paralyse. La cage d'os est mince, il nʼy a déjà presque plus de chair dessus. La volonté subsiste seule au centre, volonté désolée, mais qui seule permet de tenir. Volonté d'attendre. D'attendre que le froid passe. Il attaque les mains, les oreilles, tout ce qu'on peut tuer de votre corps sans vous faire mourir. Le froid, SS. Volonté de rester debout. On ne meurt quand même pas debout. Le froid passera. Il ne faut pas crier, ni se révolter, chercher à fuir. Il faut s'endormir dedans, le laisser faire, comme la torture, après on sera libre. Jusqu'à demain, jusqu'à la soupe, patience, patience... En réalité, après la soupe, la faim relayera le froid, puis le froid recommencera et enveloppera la faim ; plus tard les poux envelopperont le froid et la faim, puis la rage sous les coups enveloppera poux, froid et faim, puis la guerre qui ne finit pas enveloppera rage, poux, froid et faim, et il y aura le jour où la figure, dans le miroir, reviendra gueuler Je suis encore là ; et tous les moments où leur langage qui ne cesse jamais enfermera poux, mort, faim, figure, et toujours l'espace infranchissable aura tout enfermé dans le cirque des collines : l'église où nous dormons, l'usine, les chiottes, la place des pieds, et la place de la pierre que voici, lourde, glacée, quʼil faut décoller de ses mains insensibles, gonflées, soulever et aller jeter dans le tombereau. On devient très moches à regarder. C'est notre faute. C'est parce que nous sommes une peste humaine. Les SS dʼici nʼont pas de juifs sous la main. Nous leur en tenons lieu. Ils ont trop l'habitude d'avoir affaire à des coupables de naissance. Si nous n'étions pas la peste, nous ne serions pas violets et gris, nous serions propres, nets, nous nous tiendrions droits, nous soulèverions correctement les pierres, nous ne serions pas rougis par le froid. Enfin nous oserions regarder en face franchement, le SS, modèle de force et d'honneur, colonne de la discipline virile et auquel ne tente de se dérober que le mal. Robert Antelme, Lʼespèce humaine, Gallimard, 1947.