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Concours National de la Résistance et de la Déportation

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Le Kapo André (Neuengamme)

Louis Martin-Chauffier, LʼHomme et la Bête, Gallimard, 1947 (réédition Folio, pp. 157- 159)

Le Kapo André Cet état d'extrême fatigue, qui promettait le Krematorium à brève échéance, n'altère pas la lucidité - j'ai pu le constater sur d'autres calamiteux - et n'affecte pas directement le moral. Certes, il le dispose à céder mais il faut, pour l'abattre, que l'attaque vienne du dedans, qu'il renonce de son propre gré. Sans doute, la pensée d'une mort prochaine devrait-elle suffire à provoquer cette abdication. Mais le même épuisement qui vous pousse au tombeau par une démarche inexorable porte en lui son remède, ou tout au moins l'atténuation de cette vue qu'il vous impose. Les sensations sont si affadies que les images décolorées qu'elles forment ne touchent guère qu'une sensibilité elle-même fort déficiente. Quant à l'esprit, il y a beau temps qu'il regarde la mort en face et qu'elle ne l'effraie plus. Le seul péril pour lui serait de se laisser séduire par ses attraits. La mort, sans les souffrances de la maladie ni les douleurs de la torture, se voit privée de presque toute la force de la répulsion qu'elle inspire : bien loin de vous menacer de tous les maux qui l'accompagnent d'habitude, elle vous en protège à jamais : ouverte comme un refuge, offerte comme une libération. Reste qu'elle a contre elle cet attachement insensé à vivre que ne parvient pas à réduire l'existence la plus misérable. C'est pourquoi j'accueillis avec joie ce changement d'état qui me sauvait la vie ou, du moins, me rendait l'espérance de pouvoir durer plus longtemps que le malheur. André ne parut pas, et fit toujours semblant d'ignorer le service qu'il m'avait rendu. Sa position était des plus difficiles, et même des plus pénibles. Étroitement surveillé par les SS, espèce des plus méfiantes, il était, pour pouvoir tenir le rôle qu'il avait choisi et non sans peine obtenu de jouer, contraint de parler rude aux détenus, de se montrer brutal en paroles, insensible, inflexible. Il savait que la moindre faiblesse entraînerait une dénonciation et son renvoi immédiat. La plupart se laissaient prendre à ses façons, le croyaient complice des SS, leur créature, notre ennemi. Comme il était responsable des départs et attributions de postes, on lui imputait à charge tous ceux qu'il envoyait aux Kommandos avec une indifférence apparente, sans tenir compte des prières, des plaintes, des récriminations. Presque personne ne sʼavisait quʼil ne frappait ni ne punissait, que son langage rude n'était jamais grossier, que nul nʼavait eu lieu de lui adresser un reproche personnel, quʼil ne rapportait jamais aux SS ce qu'il avait pu entendre, mais au contraire qu'il menaçait des foudres de la justice les chefs de block pris par lui en délit de concussion (voler la nourriture était crime pour les SS ; battre à mort, un privilège dérivé de la délégation des pouvoirs). Quand un millier de déportés devaient partir en Kommando, et que neuf cent quatre-vingt-dix seulement étaient enfournés dans les wagons à bestiaux, on ne se représentait pas toutes les ruses qu'avait dû déployer André, tous les risques qu'il avait courus pour soustraire dix hommes à une mort probable : ce sont les neuf cent quatre-vingt-dix autres qu'on inscrivait à son passif. Il se savait généralement détesté ou suspect. Il avait choisi de l'être, préférant le service rendu à l'estime. Tous les camps avaient ainsi leur bouc émissaire volontaire, intermédiaire entre le pouvoir et le troupeau. On peut croire qu'ils n'acceptaient pas le mépris haineux attaché à leur rôle pour le simple agrément d'être bien vêtus, bien nourris, et d'avoir une paillasse individuelle avec un oreiller. Le risque encouru passait de beaucoup les avantages matériels. Mais, surtout, cette réprobation morale eût été intolérable à quiconque n'était pas mû par un devoir qui dépassait, qui sacrifiait sa personne. J'ai toujours admiré, avec un peu d'effroi et quelque répulsion, ceux qui, pour le service de leur patrie ou d'une cause qu'ils estiment juste, choisissent toutes les conséquences de la duplicité : ou la défiance méprisante de l'adversaire qui les emploie, ou sa confiance, s'il les abuse; et le dégoût de ses compagnons de combat, qui voient en lui un traître; et la camaraderie abjecte des traîtres authentiques ou des simples vendus qui, le voyant attaché à la même besogne, le considèrent comme l'un des leurs. Il y faut un renoncement à soi-même qui me dépasse, un artifice qui me confond et me rebrousse. Tel que j'ai vu André, il acceptait d'une âme égale la cordialité menaçante des SS, la servilité complice des Kapos et des chefs de Block, l'hostilité de la masse. Je crois qu'il avait surmonté l'humiliation, remplacé sa propre vertu par une sorte de pureté glacée étrangère à lui-même. Il avait renoncé à son être en faveur d'un devoir qui, à ses yeux, méritait cette soumission. Il ne se déboutonnait jamais. Si bien défendu quʼil fût, si attentif à ne pas dévoiler sa feinte, un beau jour il perdit pourtant la faveur des SS. Il prit rang, le dernier, dans le dernier Kommando qu'il eut mission d'envoyer dans des marais pestilentiels. Six semaines plus tard, il revint au camp pour y mourir. Il n'était plus que l'ombre de lui-même. Mais cette ombre se dissipa sans rompre le silence. Louis Martin-Chauffier, LʼHomme et la Bête, Gallimard, 1947 (réédition Folio, pp. 157- 159)