Le Kommando des tresses (Neuengamme)
Louis Martin-Chauffier, LʼHomme et la Bête, Gallimard, 1947.
Le Kommando des « tresses »
Le travail aux tresses durait douze heures, quelque temps quʼil fît. Beaucoup moins dur que la
terrasse, il était épuisant d'autre façon, car il fallait demeurer immobile, recevoir sans
broncher les averses, et, le soir venu, fournir un métrage déterminé. Toute infraction, toute
insuffisance étaient punies d'une rouée de coups. Le lieutenant Thumann, chef de camp,
passait fréquemment en revue les hommes qui travaillaient pour son propre bénéfice. Chacune
de ses visites était précédée, accompagnée et suivie d'un déchaînement de brutalité des
Vorarbeiter et de leurs aides, d'abord pour nous mettre en train, ensuite pour montrer leur
zèle, enfin pour nous punir d'une remarque désobligeante ou d'une menace du grand chef; ou
bien, tout simplement, pour se venger de la peur que leur inspirait ce furieux. Car Thumann ne
se contentait pas de jouir du spectacle des coups et de cette tourbe laborieuse et terrorisée ;
lui-même frappait volontiers, beaucoup et fort ; et sa cravache, son poing ou sa botte
n'épargnaient ni les aides, ni les Vorarbeiter à la main trop molle, ni même le Kapo, si le
rendement fléchissait.
À ce régime, les déchets humains qui fabriquaient des tresses duraient peu. Les vieillards
furent vite dévorés ; les malades mal guéris piquaient une nouvelle crise qui, cette fois, les
emportait car l'infirmerie était d'un accès difficile ; on n'y pouvait guère rentrer une fois qu'on
en était sorti. Il était plus expédient mourir sur place, sans bruit et presque sans douleur, soit
sur son banc de travail, soit sur sa paillasse, au matin. Mais le contingent était sans cesse
alimenté par les résidus des autres Kommandos du camp et surtout par ceux qui revenaient,
presque morts, des Kommandos extérieurs, et qu'on jetait là pour leur arracher un dernier
effort de travail avant qu'ils ne crèvent tout à fait.
Louis Martin-Chauffier, LʼHomme et la Bête, Gallimard, 1947.

