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Concours National de la Résistance et de la Déportation

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Le retour du travail (Neuengamme)

Louis Martin-Chauffier, LʼHomme et la Bête, Gallimard, 1947.

Le retour du travail Le soir, après douze heures de travail, coupé par la soupe de midi, la horde se mettait péniblement en rangs en échangeant force horions et regagnait le camp au pas cadencé. C'était un moment presque détendu : on pouvait espérer s'asseoir un peu, manger un bout de pain et de pâté - issu de quelle inquiétante opération chimique -, peut-être gagner sa paillasse avant l'alerte. Nous franchissions les grilles, par rangs de cinq, martelant le ciment au son d'une musique martiale (la force par la joie), redoutant le coup de pied ou de poing d'un SS si nos bras ne pendaient pas assez raides, si notre derrière dépassait l'alignement, si notre claquette nous lâchait ou simplement si le SS avait besoin de tendre ses muscles ou ses nerfs. Alors, il arrivait que, parvenus au milieu de l'Appelplatz où se faisait la dislocation, nous vissions les premiers rangs poursuivre en bon ordre leur marche vers le fond. On comprenait. Et, autant que l'angoisse de se voir peut-être choisis pour aller à la mort, nous accablait la privation de ce misérable loisir, de ce maigre repas. Tandis que nous tournions derrière l'infirmerie, les Blocks nous apparaissaient, de l'autre côté de la place, comme un lieu de tranquilles délices où se pressaient nos compagnons à qui leur rendement assurait du moins une précaire protection. Derrière les baraques du Revier, le long des barbelés électrifiés, une colonne de douze cents éclopés s'étirait, sur deux rangs. Nous attendions là, immobiles, trois ou quatre heures. En face de nous, devant la porte d'un Block peint de couleurs vives, et fleuri, des femmes en pyjamas, en robes de chambre à ramages, paressaient au soleil couchant, plaisantaient avec les Vorarbeiter, et pouffaient en nous regardant. C'étaient des détenues d'un camp voisin, qui se dévouaient en « volontaires » à divertir les loisirs des SS et à récompenser les bons services des Kapos, des chefs de Block et des contremaîtres qui s'étaient montrés particulièrement zélés, c'est-à-dire brutaux. Il en coûtait un mark la demi-heure. Louis Martin-Chauffier, LʼHomme et la Bête, Gallimard, 1947.