Le sabotage de la production du Heinkel 177dans un Kommando de Sachsenhausen
Extrait de Amicale dʼOranienburg-Sachsenhausen, Sachso. Au coeur du système nazi, Plon,1982, pages 408-412.
Le sabotage de la production du Heinkel 177
dans un Kommando de Sachensenhausen
Solidarité et coopération des Français entre eux et des Français avec les détenus politiques des
autres nationalités favorisent le développement du projet qui, dès les premiers jours, hante les
esprits : s'en prendre directement à la production de guerre de l'usine Heinkel, la freiner, la
saboter.
Il y a des gestes pour ainsi dire naturels : faire semblant de travailler ; ne pas se presser ;
gaspiller le métal, les forets, les lames de scie et autres fournitures... Mais il en est de plus
compliqués et de plus efficaces contre les éléments du bombardier He-177 qui s'élabore sur la
chaîne des sept halls de montage. C'est là que la compétence des ouvriers et des techniciens
des usines d'aviation et d'automobile de la région parisienne, de Bordeaux ou Toulouse,
permet de réduire les dangers auxquels s'exposeraient des saboteurs inexpérimentés. C'est là
qu'apparaît la nécessité d'un réseau de complicités discrètes pour éviter d'être surpris par un
SS, un Vorarbeiter, un civil.
L'incompétence en matière aéronautique des SS, des civils nazis planqués là et des « verts »,
plus experts en maquereautage qu'en mécanique, est une autre sauvegarde S'y ajoute parfois la
connivence d'ouvriers antinazis, qui s'exprime en général avec prudence mais, en certains cas,
va jusqu'à une participation personnelle à l'action.
Au départ, les détenus politiques allemands sont circonspects. Ils ont subi de telles répressions
depuis 1933 que cette lutte de masse leur paraît aventureuse et susceptible de conduire au
massacre l'ensemble des prisonniers. Ils sont d'accord sur les objectifs, moins sur les
méthodes, mais cela ne les empêche pas d'être aux côtés des Français et de sauver plus d'un
camarade qui, malgré les précautions, s'est mis dans une situation difficile.
Les Français n'ont certes pas le monopole de cette résistance portée à son plus haut niveau et
ils n'ont jamais songé à la revendiquer. Mais, arrivés les derniers dans les camps et ayant
connu la Résistance populaire dans leur pays, ils savent que le vent de l'histoire commence à
souffler dans le bon sens sur tous les fronts, ils réalisent peut-être mieux que d'autres que les
besoins des nazis en main-dʼoeuvre qualifiée passent avant leur volonté d'extermination. Ils
pensent qu'il y a des possibilités de survivre en feignant d'obéir ; toutefois, pour les patriotes
qu'ils sont, ce n'est admissible qu'en contrecarrant les desseins des fauteurs de guerre
hitlériens.
A se limiter aux apparences, les premiers mois ne sont guère encourageants. Le rythme de
sortie des He-177 s'accroît assez régulièrement à l'usine d'Oranienburg. De deux appareils par
semaine au début, il atteint peu à peu deux appareils par jour. Mais pour quels résultats ! Tous
les avis concordent : le He-177 a été le grand échec de l'industrie aéronautique allemande
durant la Seconde Guerre mondiale, pendant laquelle la Luftwaffe a disposé d'autres appareils
bien plus redoutables.
Au Kommando Heinkel, on a fait feu de tous côtés sur le He-177 et il n'est pas exagéré de dire
que, parallèlement à la chaîne de montage, a fonctionné une chaîne de sabotage, Mais qu'on
ne s'illusionne pas ! Elle ne s'est pas mise en place en un jour. Elle n'a jamais été
opérationnelle à 100 % tous les jours dans tous les halls, et ce n'était d'ailleurs pas le but
recherché. Nous n'en suivrons la filière qu'avec quelques exemples pris dans chaque secteur.
Il ne s'agit pas plus de les généraliser que de les surestimer ou de les minimiser. Il suffit qu'ils
témoignent.
Au commencement sont donc les bureaux de dessin (outillage, détails d'exécution, etc.), les
bureaux de planning, de commandes et d'expédition, où la direction de la firme envoie les
plans et les ordres concernant le He-177. Déjà là on s'efforce de truquer cotes, tolérances,
quantités ; d'intervertir les destinations d'un hall à l'autre, et même à l'extérieur. Les
techniciens détenus, des politiques allemands en général, couvrent ces activités et excellent
dans cette répartition éminemment dangereuse. Fin 1943, ils apprennent avec une jubilation
partagée par leurs camarades français, que dans une grande ferme de Prusse orientale des
ouvriers agricoles (également détenus), en débâchant une plate-forme, ont été stupéfaits
d'avoir à réceptionner deux doubles moteurs de He-177 !
D'autres rapports furibonds indiquent qu'une commande urgente de boulons d'acier est reçue
par une usine de tôles d'aluminium qui, par contre, attendra longtemps une commande plus
urgente encore de tôles et de profilés adressée ailleurs.
Les plans d'ensemble arrivant de la direction Heinkel se traduisent par des plans de détail et
d'exécution plus ou moins fantaisistes. Les aciers spéciaux, si rares, sont gaspillés,
systématiquement. Les matrices de découpe sont taillées dans d'énormes blocs, et le
traitement thermique que leur appliquent les outilleurs les font se détériorer rapidement.
Tablant sur le souci d'exactitude minutieuse et sur l'incapacité de la plupart des sous-fifres
nazis qui redoutent d'être envoyés au front à la moindre erreur, les tolérances d'usinage sont
fixées à des taux inapplicables compte tenu des machines employées. Les ajustages sont trop
serrés ou trop lâches. Les nomenclatures fourmillent d'erreurs dans les quantités, les
références de pièces ne tiennent pas compte des modifications intervenues...
Quant à l'efficacité des dessinateurs, elle est encore ralentie par des travaux annexes. Au
bureau d'outillage BMK, les Français ont toujours l'air très occupés, à l'abri de leurs tables à
dessin derrière lesquelles ils se dandinent debout, tapant des pieds et remuant les épaules pour
activer la circulation. Le bureau étant plus ou moins chauffé, ils ont donné d'un commun
accord leurs manteaux rayés aux Français du Baukommando qui travaillent sous les
intempéries. Tapi dans une cage vitrée, un civil (planqué de la Gestapo) les surveille,
parfaitement ignare mais satisfait de voir ces crânes rasés courbés sur leur labeur. Il n'y a que
le Vorarbeiter Horst Lehmann, un « rouge » allemand qui était ingénieur chez Zeiss à Dresde,
à ne pas être dupe. René Cogrel sculpte de magnifiques pièces d'échec en plexiglass et en
ébonite subtilisée au magasin. L'ingénieur Alphonse Lavieville, ex-chef du bureau d'étude de
l'usine Potez, tricote des chaussettes et réfléchit à des conseils de sabotages astucieux. Les
architectes André Louis et René Bourdon, arrêtés dans la même affaire, parlent de leur réseau
Confrérie-Notre-Dame ou de l'urbanisme d'après la victoire, le polytechnicien Clément
Jacquiot, sur des liasses de vieux plans, reconstitue des cours de mathématiques supérieures
qu'il dispense à des étudiants comme Jean Marx durant les interminables appels. Charles
Désirat, ancien dessinateur à la ville de Paris, étudie l'allemand ou élabore le bulletin
quotidien des Français, pendant que Léo Agogué ouvre lʼoeil…
Extrait de Amicale dʼOranienburg-Sachsenhausen, Sachso. Au coeur du système nazi, Plon,
1982, pages 408-412.

