Accueil

Concours National de la Résistance et de la Déportation

Résister dans les premiers camps nazis (1933-1939)

Lien vers les ressources sur le même thème

Echec dʼune évasion du camp de Lichtenburg en février 1935

Témoignage de Carl Schrade

Le Vétéran, Fayard, 2011

Le camp de Lichtenburg prend la place dʼun ancien pénitencier lui-même installé dans les bâtiments et les dépendances dʼun ancien château. Il est entouré dʼun haut mur et est surveillé en permanence par des SS.

Quelques jours plus tard seulement, cela se passait un dimanche à la fin de l'après-midi, quatre prisonniers s'évadèrent du petit bâtiment cellulaire. Immédiatement l'alarme fut donnée, les SS procédèrent à une série d'opérations de grande envergure pour retrouver les fugitifs, mais en vain : l'évasion paraissait avoir fort bien réussi. Une intense nervosité régnait naturellement dans tout le personnel SS, que le commandant ne cessait d'invectiver.

Ordre fut alors donné de nous rassembler au grand complet. Nous étions évidemment soupçonnés d'avoir eu connaissance du plan d'évasion. Pendant des heures et des heures nous restons alignés debout et rigides. Un de nos camarades pris de folie se taillade les artères du poignet à coups de dents. Il s'écroule. Nous lui faisons un pansement sommaire à l'aide de nos mouchoirs. Les SS ne s'occupent pas de lui et refusent son admission à l'infirmerie. Le malheureux s'agite, des convulsions le secouent, il pousse d'épouvantables hurlements. Un sous-officier SS s'approche, lève son revolver, vise... et laisse retomber son bras. Pourquoi ne tire-t-il pas ? Nous ne savons. Peur ?

Ultime réflexe humanitaire ? Quoi qu'il en soit, la nervosité générale atteint son comble. Soudain un ordre retentit : « Tous au dortoir. » Nous nous réfugions là dans l'anxiété. Le blessé exsangue est enfin transporté à l'infirmerie.

Le lendemain nous apprenons que toute l'organisation SS du pays a été mobilisée par radio. L'évasion est qualifiée de crime. Les différents groupes du parti national-socialiste sont priés d'entreprendre des recherches de tous côtés. Malheureusement, deux jours plus tard, les évadés sont repris. En quittant leur prison les quatre hommes avaient décidé d'aller jusqu'à la petite ville d'Annaberg d'où ils tenteraient d'atteindre Berlin par le train. Le premier jour aucun obstacle. Ils marchent de nuit et durant la journée se cachent dans une grange. Le lendemain, au moment de repartir, alors que l'un d'eux nommé Rollen s'oriente sur la route, il tombe malencontreusement sur un camp de travailleurs d'un groupe nazi. Les travailleurs méfiants, voyant cet homme maigre leur demander à boire et chercher son chemin, le conduisent devant leur chef. Pas de papiers d'identité, interrogatoire douteux. Bien que le pauvre type s'efforce de nier qu'il est l'un des évadés du camp de concentration, le chef ne le croit naturellement pas et prévient Lichtenburg par téléphone. Une heure après, notre camarade est identifié : alors commence la « question ». Où sont les trois autres ? Tu ne peux pas répondre ? Nous saurons te faire parler : l'homme est frappé sauvagement à coups de trique, de baïonnette et de crosse. Son sang coule. Son crâne se fissure et se déforme. Après plusieurs heures de ce traitement et tandis qu'il glisse vers le coma salutaire, les SS lui arrachent les précieux aveux avant la mort... Son corps est ramené au camp. Je l'ai vu, il était méconnaissable. Sa tête en particulier n'était plus qu'une masse informe et sanglante. « Hémorragie cérébrale » déclara simplement le médecin appelé pour constater le décès.

Les autres fugitifs, qui étaient cachés sous un tas de charbon dans un wagon de marchandises roulant en direction de Berlin, furent arrêtés le jour même. Les SS jubilaient et se préparaient à de nouvelles distractions. Quant à nous, notre désespoir était sans fond : nous savions déjà ce qui attendait ces hommes et quel martyre serait bientôt le leur...

Dès le lendemain de l'arrestation des évadés, les internés sont alignés en demi-cercle dans la vaste cour intérieure du camp à midi juste. […] Le commandant du camp, suivi de tout son état-major, arrive et se place en tête des troupes. Le chef du service politique ainsi que le médecin sont également présents. Au commandement « garde-à-vous » nous nous figeons sur place. Les chefs de compagnie contrôlent l'alignement. « Tête à gauche. » Voici l'appareil du supplice. Quatre SS posent sur le sol deux grandes tables devant lesquelles nos camarades évadés sont conduits. […]

Entre-temps le commandant s'est avancé vers les tables, il nous raconte l'évasion des trois hommes et explique la punition qui va suivre. L'officier insiste à plusieurs reprises sur le fait que cette punition exemplaire a été prescrite et ordonnée par l'autorité suprême de Berlin. Pourquoi ? La voie hiérarchique possède une importance considérable dans la machine nationale-socialiste. Elle permet d'abriter bien des crimes.

 

Extraits de Carl Schrade, Le Vétéran. Onze ans dans les camps de concentration

Fayard, 2011, pp. 50-53