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Concours National de la Résistance et de la Déportation

Résister dans le système concentrationnaire (1940-1945)

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La résistance spirituelle au camp dʼAuschwitz

Témoignage de Pelagia Lewinski

Vingt mois à Auschwitz, Nagel, 1945

Privées de tous biens spirituels, la parole imprimée elle-même nous étant inaccessible, nous nous retournâmes vers nos souvenirs, vers le savoir jadis acquis. Nous leur parlions du monde que nous avons appris à connaître lors de nos voyages, nous leur parlions de livres, de films et de pièces de théâtre et nous puissions même dans nos connaissances et nos idées d'ordre scientifique. Bien entendu, tout cela se passait à l'époque où nous nous étions déjà acclimatées à la vie du camp ; alors, quand la journée n'avait pas été trop dure, le soir nous nous racontions des histoires.

Quelle récompense c'était pour moi, ces questions qu'on me posait avec insistance et les prières de « raconter » quelque chose. Dans les ténèbres de la baraque, dans la lourde chaleur, ou pendant ces journées de gel qui nous paraissaient sans fin, cette demande de nos compagnes de misère nous excitait comme un coup d'éperon excite un cheval. Et on parlait, on parlait... Un silence tendu régnait tout autour. En ces moments, inspirées par l'esprit qui montait en nous de la masse de ces femmes misérables plongées dans la boue et pourtant assoiffées d'un peu de beauté et de savoir, nous oubliions nous-mêmes notre propre misère matérielle et nous avions le sentiment de vaincre la terrible machine hitlérienne destinée à enlever au peuple tout désir de culture. Ces simples filles du peuple qui se privaient de quelques rares moments de sommeil pour écouter, cette jeune fille qui avait passé une partie de la nuit sur un tabouret, tremblant de froid pour ne pas s'endormir, c'était notre victoire sur l'ennemi. C'est ainsi que nous défendions l'esprit.

 

Extrait de Pelagia Lewinski, Vingt mois à Auschwitz

Nagel, 1945, pp. 144-145