Rester propre
Témoignage de Primo Levi
Si c'est un hommme, Pocket, 1996
Arrêté en décembre 1943 par la Milice fasciste lors dʼune action contre des partisans, Primo Levi se déclare « citoyen italien de race juive ». Interné au camp de Fossoli en janvier 1944, il est déporté à Auschwitz en février. A lʼarrivée, il est sélectionné pour travailler et est immédiatement transféré au camp dʼAuschwitz III - Monowitz.
Je dois l'avouer : au bout d'une semaine de captivité, le sens de la propreté m'a complètement abandonné. Me voilà traînant les pieds en direction des robinets, lorsque je tombe sur lʼami Steinlauf, torse nu, occupé à frotter son cou et ses épaules de quinquagénaire sans grand résultat (il n'a pas de savon) mais avec une extrême énergie. Steinlauf m'aperçoit, me dit bonjour et de but en blanc me demande sévèrement pourquoi je ne me lave pas. Et pourquoi devrais-je me laver ? Est-ce que par hasard je m'en trouverais mieux ? Est-ce que je plairais davantage à quelqu'un ? Est-ce que je vivrais un jour, une heure de plus ? Mais pas du tout, je vivrais moins longtemps parce que se laver représente un effort, une dépense inutile de chaleur et d'énergie. Est-ce que par hasard Steinlauf aurait oublié qu'au bout d'une demi-heure passée à décharger des sacs de charbon, il n'y aura plus aucune différence entre lui et moi ? Plus j'y pense et plus je me dis que se laver la figure dans des conditions pareilles est une activité absurde, sinon frivole : une habitude machinale ou, pis encore, la lugubre répétition d'un rite révolu. Nous mourrons tous, nous allons mourir bientôt : s'il me reste dix minutes entre le lever et le travail, j'ai mieux à faire, je veux rentrer en moi-même, faire le point, ou regarder le ciel et me dire que je le vois peut-être pour la dernière fois; ou même, simplement, me laisser vivre, m'accorder le luxe d'un minuscule moment de loisir.
Mais Steinlauf me rabroue. Sa toilette terminée, le voilà maintenant en train de s'essuyer avec la veste de toile qu'il tenait jusque-là roulée en boule entre ses genoux et qu'il enfilera ensuite, et sans interrompre l'opération il entreprend de me donner une leçon en règle.
Je ne me souviens plus aujourd'hui, et je le regrette, des mots clairs et directs de Steinlauf, l'ex-sergent de l'armée austro-hongroise, croix de fer de la guerre de 14-18. Je le regrette, parce qu'il me faudra traduire son italien rudimentaire et son discours si clair de brave soldat dans mon langage d'homme incrédule. Mais le sens de ses paroles, je l'ai retenu pour toujours : c'est justement, disait-il, parce que le Lager est une monstrueuse machine à fabriquer des bêtes, que nous ne devons pas devenir des bêtes ; puisque même ici il est possible de survivre, nous devons vouloir survivre, pour raconter, pour témoigner ; et pour vivre, il est important de sauver au moins l'ossature, la charpente, la forme de la civilisation. Nous sommes des esclaves, certes, privés de tout droit, en butte à toutes les humiliations, voués à une mort presque certaine, mais il nous reste encore une ressource et nous devons la défendre avec acharnement parce que c'est la dernière : refuser notre consentement. Aussi est-ce pour nous un devoir envers nous-mêmes que de nous laver le visage sans savon, dans de l'eau sale, et de nous essuyer avec notre veste. Un devoir, de cirer nos souliers, non certes parce que c'est écrit dans le règlement, mais par dignité et par propriété. Un devoir enfin de nous tenir droits et de ne pas traîner nos sabots, non pas pour rendre hommage à la discipline prussienne, mais pour rester vivants, pour ne pas commencer à mourir.
Extrait de Primo Levi, Si cʼest un homme,
Pocket, 1996, pages 41-43.

