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Concours National de la Résistance et de la Déportation

Résister dans le système concentrationnaire (1940-1945)

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Le sauvetage dʼagents secrets alliés menacés dʼexécution

Témoignage d'Eugen Kogon

L'Etat SS, Le Seuil, 1970

Eugen Kogon est interné en 1939 à Buchenwald et devient le secrétaire du médecin SS du camp. Dès 1946, il publie une étude critique du système concentrationnaire en allemand, publié lʼannée suivante en français sous le titre LʼEnfer organisé, aux éditions La Jeune Parque.

En 1944, le centre de la Gestapo de Paris livra dans les camps de concentration un certain nombre d'agents secrets des puissances alliées occidentales. Quarante-trois d'entre eux arrivèrent à Buchenwald le 17 août. C'étaient des Anglais et des Français et on les logea dans le Block 17, affecté aux nouveaux venus.

Leur histoire était riche en ces épisodes émouvants qu'offre généralement le service secret, et qu'il offrait tout particulièrement en cette période. Ils allaient depuis l'action dans le maquis français jusqu'à la lutte directe contre les agents de la Gestapo. Dans le camp de Buchenwald, leur existence aventureuse trouva sa fin tragique.

Le 9 septembre 1944, sans qu'on l'eût su par avance dans le camp, seize d'entre eux furent soudain appelés à la porte du camp et furent pendus aussitôt dans le crématoire. On chercha alors à sauver le plus grand nombre possible de survivants. L'infirmerie des détenus ne put se charger de l'affaire, car, contrairement à son prédécesseur le Dr Hoven, le nouveau médecin du camp, Schiedlausky, se refusait à collaborer avec les détenus, et parce que ce groupe de malheureux était trop étroitement surveillé par la SS. On put cependant faire accepter comme malades certains d'entre eux, parmi lesquels le major anglais Southgate, bien que cela ne présentât pas, dans ce cas, une sécurité absolue. Leur salut n'était possible que si ces personnes mouraient pour la forme, et que l'on échangeait leur nom et leur matricule avec ceux de détenus réellement décédés. Avec mon ami Heinz Baumeister, de Dortmund, qui travaillait avec moi dans le Block 50, je me déclarai prêt à procéder à l'échange, par lʼintermédiaire du Block 46, bien que je fusse en mauvais termes avec le Kapo de ce dernier Block. Mais j'avais dans ma main le commandant Dr Ding-Schuler, dont je parlerai encore par la suite. Naturellement, on ne pouvait envisager l'affaire que pour un tout petit nombre de personnes menacées. Ce fut un moment tragique lorsque leur chef, le Squadron Leader Dodkin, de la Royal Air Force, dont nul ne connaissait le véritable nom, Yeo-Thomas, procéda au choix d'après une liste établie en raison de certaines considérations, et que ses camarades insistèrent pour quʼil fût placé en tête de liste, à cause de l'importance de sa propre personne. Ces Anglais et ces Français ont fait preuve d'un esprit magnifique. Trois d'entre eux seulement purent être sauvés : outre Dodkin, le capitaine anglais Peuleve et le lieutenant Stéphane Hcssel, du service secret du général de Gaulle.

Dans des circonstances dramatiques, on parvint à obtenir du Dr Ding-Schuler son assentiment pour cette opération de sauvetage. Nous attribuâmes au Block 17 une soi-disant épidémie de typhus, et nous isolâmes les trois officiers, sans que cela fût dit dans le camp, même pas dans le Block 50. Dans le Block 46, Baumeister ne dit à son Kapo Dietzsch que le strict nécessaire sur l'affaire. « Malheureusement » – si l'on peut s'exprimer ainsi – on ne disposait pas, pour l'échange à ce moment-là de détenus qui fussent morts du typhus soit à l'arrivée de transports, soit dans le camp même. Nous ne pouvions prendre des BV des séries d'expériences sur le typhus, tout d'abord pour des raisons de principe, ensuite à cause des nouveaux dangers auxquels auraient été exposées les personnes sauvées si elles s'étaient vu attribuer le triangle vert des criminels ; enfin pour cette raison que, seul, Stéphane Hessel parlait allemand. A cause de cette question de langue, on ne pouvait faire l'échange qu'avec des Français, car Dodkin aussi bien que Peuleve parlaient couramment cette langue.

Mais où trouver tout de suite des Français morts du typhus ?

Le 5 octobre, déjà, 21 autres hommes du groupe, parmi lesquels Peuleve, furent appelés, et 20 d'entre eux furent fusillés. Deux fois, au cours de cette journée, la SS vint au Block 46 pour prendre Peuleve, que l'inspecteur du camp avait porté comme malade. La première fois, Dietzsch, averti par notre excellent service de renseignements, s'absenta volontairement, et la SS n'osa pas pénétrer dans le Block en raison du soi-disant danger de contagion. La seconde fois, Dietzsch refusa de livrer Peuleve, en invoquant les ordres du Dr Ding-Schuler, sans l'autorisation duquel nul ne devait entrer dans le Block. Pendant ce temps, après avoir fait administrer à Peuleve une injection de lait qui lui donna une violente fièvre, nous obtînmes, Baumeister et moi, du Dr Ding-Schuler qu'il allât, pas moins de trois fois, trouver le commandant du camp, pour lui exposer tout d'abord qu'on ne pouvait exécuter un mourant avec 41° de fièvre (ce à quoi le SS-Oberführer Pister répondit : « On peut bien le tuer d'un coup de revolver sur sa civière ! »), puis pour lui proposer, afin d'éviter que cela provoquât de l'agitation dans le camp, que ce fût lui, le médecin et le chef du Block 46, qui se chargeât de l'exécution, ce que Pister refusa. La troisième fois – Baumeister ne croyait déjà plus possible de se servir ainsi du commandant SS contre le commandant du camp – ce fut pour lui proposer de faire exécuter l'homme par le médecin du camp, le Dr Schiedlausky, qui lui administrait une piqûre de poison. Sans que sa défiance eut été éveillée, Pister accepta enfin cette dernière proposition. Là-dessus, Ding-Schuler fut envoyé chez Schiedlausky. Nous savions que, depuis qu'il était à Buchenwald, ce dernier avait perdu ses habitudes des autres camps, et qu'il n'aimait plus beaucoup « piquer » lui-même. Schuler l'incita donc à confier cette tâche à l'adjudant SS Wilhelm, que nous connaissions suffisamment pour pouvoir nous servir de lui, sans qu'il le sût. L'après-midi touchait à sa fin ; la nuit venait déjà. Dietzsch prépara pour Wilhelm un magnifique dîner avec du schnaps. Lorsque le sous-officier fut suffisamment endormi par son repas, Dietzsch lui montra un malade de la station, moribond au dernier degré, et lui dit que c'était là l'homme à exécuter. Mais, ajouta-t-il, comme il allait mourir dʼune minute à l'autre, ce n'était plus la peine de gaspiller une pour lui. Wilhelm s'en alla et annonça au médecin du camp que l'exécution avait eu lieu.

Pendant ce temps, le capitaine Peuleve et ses deux compagnons étaient cachés dans une annexe du Block 46, s'attendant à chaque instant à être exécutés.

Pour éviter d'éveiller toute défiance dans le service central de la Gestapo dont émanait l'ordre d'exécution, il fallait empêcher que l'exécution de Peuleve fût annoncée séparément. Il se pouvait en effet que quelque membre plus subtil de la Gestapo eût déjà connaissance, dans d'autres camps, de la méthode, pourtant assez peu pratiquée, de l'échange d'un vivant contre un mort, et que ce procès-verbal d'exécution dans un Block isolé fît naître ses soupçons. Il aurait alors suffi de passer en revue tous les convalescents sortis du Block 46 pendant la période critique pour découvrir l'homme échangé. (C'est pourquoi, à ce moment, je songeai même à procéder à un nouvel échange d'état-civil !) Nous réussîmes à obtenir un unique procès-verbal d'exécution, en envoyant le Dr Ding-Schuler auprès du commandant du camp. Ce dernier fit parvenir à Berlin un télégramme annonçant la mort des 21 condamnés.

Au cours de ces jours-là, justement, un transport venant de Cologne arriva à Buchenwald, « comme s'il tombait du ciel ». Il comptait plusieurs douzaines de Français atteints du typhus. Le premier d'entre eux mourut presque aussitôt. Son âge, son aspect et son apparence convenaient-ils à Peuleve ? A moitié. Aussi l'échange fut-il rapidement effectué. A partir de ce moment, Peuleve s'appela Seigneur.

Mais, au bout d'une semaine à peine, nous dûmes craindre que l'ordre d'exécution des deux autres n'arrivât d'un moment à l'autre. Pendant des jours, nous attendîmes anxieusement pour savoir si un nouveau malade allait mourir. Et, de plus, Baumeister et moi, nous devions veiller à ce que Schuler et Dietzsch n'aidassent point la mort avec un peu de poison. Enfin, on parvint à faire l'échange également pour Dodkin et Hessel. Nous nous procurâmes – comme cela paraît simple aujourd'hui ! – l'état civil des morts auprès de la Section politique, bien qu'aucun détenu, à part le Kapo de l'endroit, n'eût accès aux dossiers. Nous veillâmes à l'« autopsie régulière » des morts par le P. Joseph Thyl, et nous envoyâmes même à l'Institut d'hygiène de la Waffen-SS à Berlin des préparations de typhus extraites des cadavres de ceux qui vivaient en réalité. Pendant deux semaines, j'eus devant moi sur ma table le tube portant cette inscription : « Dodkin, N° 10844. Préparation : rate, foie, cœur, cerveau, typhus exanthématique. » Puis nous nous occupâmes à faire passer en contrebande dans des Kommandos extérieurs les trois officiers, devenus ébéniste, policier et étudiant, et qui étaient connus dans le camp. Que n'avons-nous pas fait pour duper les gens, depuis le secrétariat, en passant par la statistique du travail jusqu'au bureau des valeurs, pour surmonter des obstacles, écarter des adversaires possibles, en jouant bien souvent notre tête ! Le lecteur que cela intéresse pourra se faire une idée de l'atmosphère dans laquelle se déroulait cette opération, en prenant connaissance des extraits des communications que, pendant ces semaines critiques d'octobre 1944, nous échangions entre le Block 46 et le Block 50, car il ne nous était pas possible d'entretenir des contacts ouverts et réguliers. J'ai conservé une partie de ces notes, griffonnées sur des bouts de papier et rédigées en français, en anglais ou en allemand.

Le 6 octobre, jour où la SS vint chercher deux fois de suite le capitaine Peuleve pour le fusiller, les officiers nous écrivirent à 14 h 30 :

Vous pouvez vous imaginer ce que nous ressentons ! D… [Dietzsch] a émis l'idée, ce matin, que le mieux serait qu'il nous contaminât aussitôt par le typhus, afin que nous soyons vraiment malades où l'on nous appellerait. Plus tard, il nous proposa de nous échanger contre deux Français qui, selon lui, sont en train de mourir. Cette proposition ne s'appliquait pas à P... Ne pourrait-on pas employer une ou deux méthodes pour lui, afin qu'il soit en complète sécurité ? Je considérerais la première comme la meilleure.

Si nous pouvions au moins parler cinq minutes avec toi ! Cela aurait pour nous une immense importance, pour voir plus clairement la situation et éviter des fautes de tactique à l'égard de D... [Il leur manquait à tous trois l'expérience du camp et la connaissance des gens, ce qui compliquait considérablement les choses, car la plus petite erreur pouvait signifier la mort immédiate pour nous tous.]

Quelles informations exactes avez-vous sur nos camarades? Le rappel de ceux qui ont été envoyés en transport signifie-t-il qu'ils vont être également fusillés ? Horrible affaire, tout cela !... Étonnant, votre esprit combatif et votre opiniâtreté ; tu sais ce qu'ils signifient pour nous!

STEPHANE.

 

Je voudrais vous remercier de tout cœur pour ce que vous faites pour nous. Si je dois quand même partir, ce ne sera pas parce que vous aurez négligé la moindre des chances de me sauver.

Avec toute ma reconnaissance,

H. P.

 

Comme Stéphane, j'aimerais, moi aussi, vraiment beaucoup m'entretenir quelques minutes avec toi. Il nous faudrait éclaircir quelques points importants ; mais ce n'est pas possible de cette manière. Grand, grand merci pour tous vos efforts. Mais cela ne sert à rien que je me mette à vous dire combien nous vous sommes reconnaissants.

D... (DODKIN).

 

Le lendemain, Peuleve était échangé.

 

Chers amis, je ne puis espérer trouver les mots propres pour vous dire combien je vous suis reconnaissant pour ce magnifique exploit... Je souhaite seulement que le jour vienne auquel je pourrai tout au moins vous rendre un peu de ce que je vous dois.

Pour toujours vôtre,

MARCEL SEIGNEUR.

 

Le 13 octobre, Hessel écrivait :

D... [Dodkin] est donc mort aujourd'hui, ce qui pour nous tous est un grand soulagement. Ce sera mon tour lundi prochain, si tout va bien. Mais, dans le cas où l'ordre d'exécution arriverait auparavant (les choses vont tellement vite que nous devons nous y attendre chaque jour), je me demande s'il ne serait pas plus raisonnable de préparer une évasion que j'entreprendrais au moment où arriverait l'ordre d'exécution ? Une telle solution, qui est naturellement bien moins facile, serait en tout cas plus sûre pour nous tous, car il n'y aurait pas alors deux cas semblables de mort subite avant l'exécution et dans des circonstances aussi suspectes. Naturellement, je vous laisse entièrement le soin de décider. S'il vous plaît, indiquez-moi ce que je dois faire. Je me remets, en toute confiance dans vos mains.

STEPHANE.

 

Deux jours plus tard :

Comme nous allons probablement partir très prochainement en transport, il nous faut savoir de toute urgence une série de renseignements sur notre nouvelle existence. Pouvez-vous essayer de les obtenir pour nous ? [Cette demande se croisa avec notre communication contenant les indications que nous nous étions déjà procurées.] Les noms sont donc : Marcel Seigneur, n° 76635, et Maurice Chouquet, n° 81642. Il nous faut savoir : d'où venaient ces deux hommes ? Où ont-ils vécu ? Quelle était leur occupation avant de venir à Buchenwald ? Ont-ils été amenés ici avec un groupe important ou un petit groupe ? Quel était leur travail dans leur précèdent lieu de détention ? Où et quand ont-ils été arrêtés ? Métier, religion, date et lieu de naissance ? Tout ce que l'on pourra trouver sur leur vie, privée ou publique serait d'une très grande valeur pour nous.

Quant à moi, j'attends toujours ce qui va m'arriver. [Comme aucun Français pouvant faire l'affaire ne mourait de mort naturelle, et comme, d'accord avec Hessel, nous ne permettions pas que quelqu'un fût tué pour faire l'échange, nous connûmes des jours d'angoisse au cours desquels nous bâtîmes l'un après l'autre des plans pour le sauver.] Vous pouvez vous imaginer l'effet que produit sur moi chaque appel par le haut-parleur !

Au bout de trois jours, il sembla que le Français prévu pour l'échange, et qui balançait entre la vie et la mort, était en voie de guérison. En outre, le Dr Ding-Schuler, après les difficultés qu'il avait connues, ne tenait plus à courir de risques. Il lui suffisait d'avoir sauvé les deux Anglais ; en sa qualité de Français, Hessel lui était d'ailleurs beaucoup moins sympathique, et il voulait l'abandonner à son sort. Dans les brefs instants au cours desquels je pouvais parler à Ding-Schuler – sans éveiller l'attention du service d'espionnage des détenus dans le Block 50, toujours défiant à l'égard des non-communistes, même s'ils avaient fait preuve de leur loyauté – je luttai avec acharnement contre cette tendance de Schuler.

L'officier de de Gaulle nous écrivit :

Mon remplaçant semble s'en tirer – Dieu soit loué pour lui ! Il n'y a pas d'autre Français moribond. C'est pourquoi je pense qu'il ne faut pas perdre de temps : je dois saisir la prochaine occasion de fuite, même si cela ne parait pas aussi sûr et pratique que la solution récemment envisagée par vous et qui semble assurément excellente. [Nous voulions faire passer Hessel dans le Block 50 – ce qui était à vrai dire très difficile – puis simuler une évasion, provoquer les recherches et le branlebas dans le camp, et pendant ce temps, sans que personne le sût, le cacher pour la durée guerre dans un coin du grenier.]

C'est aujourd'hui mercredi, et il est très vraisemblable que l'ordre d'exécution arrivera demain (si nous n'avons pas la « veine » qu'il arrive déjà aujourd'hui !) S'il vous plaît, arrangez-vous pour que je sois affecté à un transport qui quitte le camp demain. [Seul un homme promis à la mort pouvait nous faire une telle demande, sous un délai de vingt-quatre heures, sans tenir compte de l'énorme complication de l'organisation du camp !] Et donnez-moi une bonne adresse au-dehors du camp. Tout ce que vous pourrez faire pour moi, en dehors de cela, serait d'un très grand prix pour moi, mais même ainsi je crains qu'il ne me faille prendre moi-même mes risques. Ce serait folie d'attendre plus longtemps.

Avec ma reconnaissance de tout cœur et avec ma pleine confiance en vous.

S. H.

 

Mais cette épreuve des nerfs devait également être surmontée, deux jours plus tard le remplaçant français mourait. Le 21 octobre, Hessel put écrire :

Ton pressentiment ne t'a pas trompé. [Au cours d'une visite nocturne que j'avais rendue aux trois hommes, j'avais exprimé ma certitude que l'affaire finirait bien, car Dieu ne pouvait abandonner ceux qui lui faisaient confiance dans les mystérieux entrelacs de ses voies, et qui, sans mal agir, conservaient vivants leur cœur et leur esprits pour servir un but utile et bon avec toute leur intelligence d'homme et leur acceptation des plus grands risques.] Grâce à tous vos soins, tout est maintenant réglé pour le mieux. Mes sentiments sont ceux d'un homme qui a été sauvé au tout dernier moment. Quel soulagement !

Parlons maintenant du problème de notre transfert : Cologne nous paraîtrait très avantageux, parce que, de là, ou même éventuellement en cours de route, nous pourrions fuir et reprendre le plus rapidement possible contact avec les Alliés. Ainsi nous pourrions également hâter les choses pour Buchenwald. Notre plan serait d'atteindre la Hollande quelque part au voisinage d'Emschede et de franchir là la ligne du front. De Cologne, cela ferait environ 150 kilomètres ; de Hamm, si nous pouvions « nous débiner » dans le voisinage de cette ville, cela ferait seulement 90 kilomètres.

Naturellement, tout ce plan d'évasion serait bien meilleur et beaucoup plus sûr si nous avions un peu d'argent, des vêtements civils et une adresse dans la Ruhr ou en Rhénanie. Pouvez-vous nous procurer tout cela ? Mais, si nous renonçons au plan d'évasion, je pense dans ce cas que n'importe quel autre transport est aussi bon que celui pour Cologne, meilleur même à cause des bombardements ! Nous sommes naturellement tout à fait en faveur de Cologne pour toute une série de raisons évidentes qui ne sont pas toutes simplement égoïstes !

Nous attendons toujours de nouveaux renseignements sur Maurice Chouquet et Michel Boitel [le nouveau nom de Hessel]. Dieu ! Comme j'ai été content d'apprendre qu'il n'était pas marié !

Il y a pour le moment à l'infirmerie dix membres de la Royal Air Force. Au cas où l'un d'eux viendrait à mourir, songez, je vous en prie, à la possibilité d'un nouvel échange ! De cette façon, nous pourrions avoir le moyen d'écrire en Angleterre, par l'intermédiaire de la Croix-Rouge, ce qui avancerait également beaucoup les choses. Naturellement, vous êtes seuls juges pour décider cela.

Nous sommes maintenant tous trois dans une forme splendide et très optimistes... après les dernières nouvelles du front et les derniers discours allemands qui sont extrêmement symptomatiques pour notre propre victoire !

Pour toujours vôtre,

S. H.

 

 

Ils furent sauvés. Yeo Thomas et Peuleve sont aujourd'hui à Londres, Stéphane Hessel est à Paris.

 

Extrait de Eugen Kogon, LʼEtat SS. Le système des camps de concentration allemand,

Le Seuil, 1970, pages 254-263.