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Concours National de la Résistance et de la Déportation

Résister dans le système concentrationnaire (1940-1945)

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« Notre objectif… Cʼétait seulement de survivre »

Témoignage de Robert Antelme

L'Espèce humaine, Gallimard, 1996

Robert Antelme est philosophe. Entré en résistance, il est arrêté et déporté à Buchenwald puis transféré au Kommando de Gandersheim, constitué dʼenviron 500 détenus. En 1947, il rédige un témoignage sous la forme dʼune réflexion sur la condition du déporté dans lʼunivers concentrationnaire.

Les dimensions seules de notre Kommando entraînaient le contact étroit entre les détenus et l'appareil directeur SS. Le rôle des intermédiaires était dʼavance réduit au minimum.

Il se trouve qu'à Gandersheim, l'appareil intermédiaire était entièrement constitué par des détenus allemands de droit commun. Nous étions donc cinq cents hommes environ, qui ne pouvions éviter d'être en contact avec les SS, et encadrés non par des politiques, mais par des assassins, des voleurs, des escrocs, des sadiques ou des trafiquants de marché noir. Ceux-ci, sous les ordres des SS, ont été nos maîtres directs et absolus.

Il importe de marquer que la lutte pour le pouvoir entre les détenus politiques et les détenus de droit commun n'a jamais pris le sens d'une lutte entre deux factions qui auraient brigué le pouvoir. C'était la lutte entre des hommes dont le but était d'instaurer une légalité, dans la mesure où une légalité était encore possible dans une société conçue comme infernale, et des hommes dont le but était d'éviter à tout prix l'instauration de cette légalité, parce qu'ils pouvaient seulement fructifier dans une société sans lois. Sous eux ne pouvait régner que la loi SS toute nue. Pour vivre, et même bien vivre, ils ne pouvaient être amenés qu'à aggraver la loi SS. Ils ont joué en ce sens un rôle de provocateurs. Ils ont provoqué et maintenu parmi nous avec un acharnement et une logique remarquables l'état d'anarchie qui leur était nécessaire. Ils jouaient parfaitement le jeu. Non seulement ils s'affirmaient ainsi aux yeux des SS comme différents de nous par nature, ils apparaissaient aussi à leurs yeux comme des auxiliaires indispensables et méritaient effectivement de bien vivre. Affamer un homme pour avoir à le punir ensuite parce qu'il vole des épluchures et, de ce fait, mériter la récompense du SS et, par exemple, obtenir en récompense la soupe supplémentaire qui affamera davantage l'homme, tel était le schéma de leur tactique.

Notre situation ne peut donc être assimilée à celle des détenus qui se trouvaient dans des camps ou dans des Kommandos ayant pour responsables des politiques. Même lorsque ces responsables politiques, comme il est arrivé, s'étaient laissés corrompre, il était rare qu'ils n'aient pas gardé un certain sens de l'ancienne solidarité et une haine de l'ennemi commun qui les empêchaient d'aller aux extrémités auxquelles se livraient sans retenue les droit commun.

A Gandersheim, nos responsables étaient nos ennemis.

L'appareil administratif étant donc l'instrument, encore aiguisé, de l'oppression SS, la lutte collective était vouée à l'échec. L'échec, c'était le lent assassinat par les SS et les Kapos réunis. Toutes les tentatives que certains d'entre nous entreprirent furent vaines.

En face de cette coalition toute-puissante, notre objectif devenait le plus humble. C'était seulement de survivre. Notre combat, les meilleurs d'entre nous n'ont pu le mener que de façon individuelle. La solidarité même était devenue affaire individuelle.

 

Extrait de lʼavant-propos de Robert Antelme, L'Espèce humaine,

Gallimard, 1996, pp. 9-11