Accueil

Concours National de la Résistance et de la Déportation

Résister dans le système concentrationnaire (1940-1945)

Lien vers les ressources sur le même thème

Lʼorganisation interne du camp, enjeu pour la survie des détenus

Etude d'Eugen Kogon

L'Etat SS, Le Seuil, 1970

Du côté des prisonniers, l'organisation interne du camp, fondée sur le principe de l'administration du camp par les détenus, était formée des rouages suivants :

A la tête se trouvait le doyen du camp (Lagerälteste), qui était choisi par la SS. En de nombreux camps, il fut possible aux détenus de proposer et de faire accepter celui qui devait exercer ces importantes fonctions. Au début, il n'y avait qu'un doyen. Mais par la suite, en raison de l'extension des camps, il y en eut jusqu'à trois. (Leur titre était LA 1, LA II et LA III.) La tâche du doyen était d'être le représentant responsable du camp devant la SS, qui s'adressait à lui lorsqu'elle avait un ordre à donner. Cette tâche était extrêmement délicate et dangereuse. Pour l'accepter, il fallait du courage et un sens élevé de la responsabilité. Un mauvais titulaire pour ce poste signifiait pour le camp la catastrophe. Au début, la SS cherchait à avoir, comme doyen un homme qui leur fût dévoué et pût être utilisé contre le camp. II est caractéristique que le premier de ce genre, à Buchenwald, ait été un criminel professionnel nommé Hubert Richter, qui avant d'avoir été interné dans un camp de l'Emsland, avait appartenu au célèbre « Bataillon de meurtre SA-33 » à Berlin. C'était l'aveugle instrument de la SS, et il était lui-même dʼune inimaginable brutalité. On peut fort bien lui appliquer cette formule : « Nous ne sommes plus dans le pays des poètes et des penseurs, mais dans le pays des juges et des bourreaux 1 », formule suivant laquelle il n'a que trop agi. A la suite d'une affaire d'évasion de deux verts que, par peur, il avait étouffée, il fut relevé, à la fin de 1937, de ses fonctions de doyen de camp, rossé envoyé au cachot, puis relâché. Au bout de six mois environ, il fut de nouveau nommé doyen pour les noirs amenés entre-temps dans le camp et qu'il tyrannisa d'une façon indicible. Au printemps 1939, à la suite d'une histoire de corruption de SS, il fut de nouveau jeté au cachot, où la SS le fit mourir d'une façon horrible. Son successeur était également un criminel, Paul Henning, qui n'était guère différent de Richter. Après avoir été relevé de son poste, il fut envoyé à Mauthausen. Le premier doyen de camp politique fut Paul Mohr, de Wiesbaden, qui chercha certes à modifier les habitudes données au camp par les criminels, mais qui avait trop de liens avec les criminels pour pouvoir s'imposer d'une façon suffisamment énergique. Il fut, lui aussi, abattu par les SS à propos d'une affaire de corruption. Après lui, le poste de doyen, à Buchenwald, resta — contrairement à ce qui se passa dans de nombreux camps — toujours aux mains des politiques, à part une exception passagère, mais bien amère, dont nous parlerons à un autre propos. En effet, la direction SS avait compris qu'en agissant autrement elle tomberait fatalement dans des difficultés qui pourraient aussi lui coûter la peau.

A l'inspecteur du camp placé aux côtés de la SS, correspondait, dans le camp, le « Secrétariat  » (Schreibstube). Il n'était placé que de temps à autre sous la surveillance d'un SS et était exclusivement organisé par les détenus. Il réglait toute l'administration interne du camp, fichiers, listes d'appel, affectations dans les Blocks, distributions de vivres et autres. Son importance pour le camp était énorme, son travail absolument positif. Il n'est pas exagéré de dire que, pendant des années, le secrétariat a sauvé des milliers de camarades de la mort ou de graves infirmités et les a placés dans des positions leur permettant d'agir réellement au profit des détenus.

Les rapports entre les détenus et le chef du service du travail ou le chef de la main-d'œuvre étaient réglés par ce que l'on appelait la « Statistique du travail ». Elle possédait toutes les fiches par profession des prisonniers et calculait le nombre d'heures de travail accomplies. Son importance se développa considérablement avec le temps, lorsque le chef de la main-d'œuvre lui-même ne fut plus capable de réunir le personnel nécessaire pour les Kommandos extérieurs. Cette fois encore, grâce à cette position centrale, les détenus purent exercer une importante influence dans un sens ou dans l'autre. Des centaines d'hommes de valeur ne purent être sauvés qu'à l'aide de la Statistique du travail, soit qu'on les supprimât en cachette sur les listes des corvées d'extermination, soit, au contraire, qu'on les envoyât par fraude dans des Kommandos extérieurs, si leur existence était menacée dans le camp principal. Mais il y eut aussi de nombreux camarades qui, à la suite de sombres machinations et d'intrigues, furent envoyés à des endroits, à l'intérieur ou à l'extérieur du camp, où ils tombèrent gravement malades, lorsqu'ils n'y périrent pas.

La tâche que devait accomplir le bureau de statistique était lourde, et ingrate. En moins de deux heures, il leur fallait, par exemple, fournir une liste de milliers de détenus. De nombreux camarades qui travaillaient dans ce bureau ont rendu de remarquables services.

A la tête de chaque Block d'habitation, il y avait — du côté des détenus — le doyen de Block (Blockälteste), qui était proposé par le doyen du camp à l'acceptation de la direction du camp. Ils étaient responsables devant le chef de Block de tout ce qui passait chez eux. Pour le seconder, le doyen de Block choisissait pour chaque aile du bâtiment deux à trois Stubendienste (service de chambrée), qui devaient être acceptés par le doyen du camp. Il leur incombait de maintenir l'ordre dans le Block et de distribuer à ses occupants les rations alimentaires. Étant données les conditions, cette organisation était sans doute nécessaire, en en général, utile. Toutefois, certains éléments inférieurs ont fait parfois un très mauvais usage de l'autorité qui leur était ainsi conférée. Certes, les doyens de Block et les hommes de chambrée subissaient souvent de fortes pressions de la part des SS ; mais qu'il fût un rouge, un vert, un noir ou de toute autre couleur, plus d'un n'était pas capable de résister à la tentation de gagner de l'argent et de tyranniser ses compagnons de captivité. Même dans les Blocks des Juifs, un état de choses aussi déplorable présentait parfois. L'explication psychologique de ce fait vient à l'esprit de tout homme qui connaît la nature humaine et sait ce que cela peut signifier d'entasser pendant des années, dans un étroit espace et dans des conditions de vie presque insupportables des centaines d'opprimés aussi différents de genre que de valeur. En dernier ressort, c'est encore le système national-socialiste qui est responsable, même pour les méfaits que nous rapporterons ici. Toujours est-il que le service d'ordre des détenus est parvenu dans beaucoup de camps, à porter remède à de nombreux maux dans ce domaine. Par exemple, le camp de Buchenwald se distingua de plus en plus des autres par une juste répartition des rations alimentaires. Mais un seul exemple, qui n'est nullement un cas isolé, montrera la gravité de la situation dans certains cas. Un matin, on trouva un détenu pendu dans un Block. On ouvrit une enquête, et l'on s'aperçut que le « pendu » était mort après avoir été horriblement frappé et piétiné, et que l'homme de chambrée, dirigé par le doyen de Block Osterloh, l'avait ensuite pendu pour simuler un suicide. La victime avait protesté contre le détournement de pain et de nourriture par l'homme de chambrée. La direction du camp SS parvint à étouffer l'affaire, et elle replaça le meurtrier à son poste de doyen de Block, de sorte que rien ne changea.

Il en fut à peu près de même lors de l'institution de ce que l'on appela les « Kapos » (de l'italien il capo, la tête, le chef), détenus qui avaient le commandement de Kommandos de travail et qui étaient responsables devant le chef SS du Kommando qui les faisait placer là par le chef du service du travail. Les Kapos avaient à leurs côtés des contremaîtres ; c'étaient des surveillants qui dirigeaient, mais ne travaillaient pas. Seulement, dans les cas où cela était indispensable, la SS plaçait à ces postes des ouvriers spécialistes. Le plus souvent, surtout dans les premières années, il s'agissait de forts gaillards — anciens SA, légionnaires étrangers ou criminels — qui savaient distribuer les coups et qui en recevaient d'ailleurs assez souvent de la SS. Dans de nombreux Kommandos, en particulier les Kommandos de construction, de mines ou de canalisations, il n'y avait généralement pas d'autre moyen pour le simple détenu qui voulait sauver sa peau que de pratiquer la corruption, qui, maintes fois, prenait des proportions et des formes inimaginables. Cette corruption était dignement secondée par le chantage. Au milieu de ce groupe de sombres figures qui ont exercé les fonctions de Kapos, se détachent lumineusement un certain nombre d'anciens détenus qui, lorsqu'ils sont restés en vie, ont donné, depuis le début jusqu'à la fin du camp, un exemple de propreté morale, d'humanité et de courage. Je considère qu'il est de mon devoir de citer ici les noms de Robert Siewert, de Chemnitz, et de Baptist Feilen d'Aix-la-Chapelle, qui furent tous deux à Buchenwald. Feilen dirigea, en qualité de Kapo, le lavoir de Buchenwald. Membre de la direction clandestine du camp, il était également apprécié par les détenus allemands ou étrangers pour son esprit juste, posé et objectif. Au cours des années, il fut Kapo de différents Kommandos, et il a eu le courage de prendre parti, même contre des chefs de Kommandos SS, ce qui, chaque fois, risquait de lui coûter la vie. Lorsqu'une fois, en 1939, il vit le sous-officier Abraham qui, avec « tante Anna », aimait à surprendre les détenus dans les latrines, et qui avait des centaines de morts sur la conscience — lorsqu'il le vit un jour jeter dans un trou rempli d'eau quatre Juifs et les frapper pour les empêcher d'en sortir, il accourut à l'aide, avec plusieurs camarades, et put encore sauver trois de ces malheureux, tandis que, par miracle, Abraham s'éloignait, déjà satisfait. Siewert eut l'audace de signaler ce sous-officier à l'inspecteur du camp, et ce fut de justesse s'il échappa à la punition corporelle. Avec le temps, les inspecteurs du camp s'habituèrent, semble-t-il, aux rapports de ce Kapo (unique dans l'histoire du camp ! ). Ils les acceptaient, sans toutefois en tenir compte. Mais Siewert ne faiblissait pas. En 1943, lors de la construction des usines d'armement Gustloff, à Buchenwald, le chef de Kommando, Schmidt, de Thuringe, se plaisait à maltraiter particulièrement les Russes, les Polonais et les Juifs. Dès le matin, il avait coutume de se jeter comme un fou furieux sur eux et de les frapper à coups de matraque, de bêche ou de pioche. Un certain Schreiber était l'une de ses victimes favorites. Presque tous les jours, il était gravement maltraité par Schmidt. Il lui fallait se mettre nu, grimper à un arbre et crier d'en haut : « Je suis un salaud de Juif !  » Bien souvent, l'homme était trop faible pour monter rapidement à l'arbre, et Schmidt le frappait jusqu'à ce qu'il se fût élevé. En sa qualité de Kapo du Kommando, Siewert se présenta chez le commandant du camp et lui exposa la chose (il était parfois possible d'agir ainsi auprès du SS -Oberführer Pister). Sans doute, le commandant mit-il en doute l'exactitude des faits, mais il n'en consentit pas moins à interdire au caporal-chef Schmidt d'infliger de mauvais traitements. Cette intervention n'eut pas beaucoup de résultats, car ce chef de Kommando continua à exercer ses honteux sévices. Mais, par son courage, Siewert savait inspirer jusqu'à un certain respect aux SS ; ils redoutaient tout de même ses « éternels rapports » qui entraînaient généralement pour eux toutes sortes de tracasseries. Lorsqu'un jour, par exemple, le caporal Klinger, avec deux autres SS, s'empara de deux Russes, les poussa dans une baraque de chantier et les frappa à coups de poing et de pied, jusqu'à ce que leur nez et leur bouche fussent ensanglantés, Siewert fut averti par les hurlements. Les trois compères SS coupaient méthodiquement le bout des doigts aux Russes ! Le Kapo entra en coup de vent et cria de toutes ses forces : « Que se passe-t-il ici ?  » Klinger prétendit aussitôt que les deux Russes avaient voulu l'attaquer et qu'il pourrait les faire fusiller si cela lui plaisait. Cependant il mit fin à leur martyre. Dans ce cas également, le rapport fait par Siewert auprès du commandant n'eut aucun résultat. Mais cela lui valut, à la fin d'octobre 1944, d'être emmené du camp par la Gestapo. Il fut gravement maltraité, jeté au cachot, et on ne le ramena à Buchenwald que le 4 avril 1945. Il devait être exécuté le lendemain, avec 45 autres détenus — dont l'auteur de ce livre — en qualité de prisonnier politique particulièrement dangereux. Cela ne se produisit pas, pour des raisons que nous exposerons plus loin.

Il ne faut pas croire cependant qu'il était possible, en général, de s'opposer ainsi à la SS. Sans cérémonie, on aurait qualifié cela de mutinerie, et cela aurait fini dans un bain de sang. Siewert était une exception unique, et le fait que les SS n'aient pas fait disparaître plus tôt ce « gêneur » touche au miracle. Mais, dans des proportions plus modestes, chaque camp peut fournir quelques types de Kapo d'une valeur exemplaire.

Les doyens de camp, les doyens de Block, les Kapos et les contremaîtres étaient marqués, sur l'ordre de la direction du camp, par des brassards noirs avec une inscription blanche, qu'ils portaient au bras gauche.

A mesure que, au cours des années, et particulièrement à Buchenwald, l'action organisée des Rouges permit de cantonner la SS dans son pouvoir purement disciplinaire et de développer l'autonomie technique et administrative des détenus, on sentit davantage le besoin d'organiser un service d'ordre, formé de détenus, qui eût été en quelque sorte comme le prolongement de la SS dans le camp, mais, qui, en réalité, servît les intérêts des prisonniers. Lorsque fut créée la Lagerschutz (garde du camp), en juin 1942, le danger ne paraissait pas trop grand qu'elle pût être utilisée par la SS contre les détenus. On ne se trompait pas en apposant cela. L'autorisation fut littéralement soutirée à la SS, qui après quelques tergiversations, l'accorda. En rattachant cette nouvelle organisation au service des « contrôleurs » déjà existants, on en fit une sorte de police du camp. Cela fut un bien également, pour cette raison que les deux « contrôleurs » avaient besoin d'être solidement entourés par ce nouvel organisme exécutif si l'on ne voulait pas qu'ils devinssent peu à peu les valets des SS, comme cela sʼest fréquemment produit.

 

Note

1 Jeu de mots entre Dichter, poète, et Richter, juge, et entre Denk penseur, et Benker bourreau. (note du traducteur).

 

 

Extrait de Eugen Kogon, LʼEtat SS. Le système des camps de concentration allemands,

Le Seuil, 1970, pp. 58-65.