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Concours National de la Résistance et de la Déportation

Résister dans le système concentrationnaire (1940-1945)

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Jouer avec la mort

Témoignage de Joseph Sanguedolce

La résistance à Dachau-Allach, Médiris Productions, 1998

Fait prisonnier de guerre en 1940, Joseph Sanguedolce rentre en France en 1941 et sʼengage dans la Résistance. Arrêté en juin 1943, il est emprisonné à Lyon, puis à la centrale dʼEysses en décembre 1943. Suite à la révolte des prisonniers en février 1944, il est déporté au camp de Dachau en juin. Il est finalement transféré au Kommando dʼAllach.

Chaque dimanche, nous organisons des divertissements pour entretenir le moral des camarades. Cette semaine, nous avons décidé de simuler un enterrement avec prêtre, chant et défilé. Dans l'après-midi, un camarade recouvert d'une couverture claire, fait le mort, il est étendu sur une civière portée par quatre autres. Un cortège se forme, précédé d'un détenu dont la parure lui donne l'aspect d'un prêtre. Avec une mine de circonstance, marchant au rythme d'un chant funèbre, en la circonstance Morpionibus tra-la-la-la-la, nous défilons dans tous les dortoirs.

Seuls les Français comprennent cette macabre plaisanterie, les Russes, les Italiens, les Polonais, les Yougoslaves se lèvent à notre passage, se découvrent en faisant la haie, beaucoup se joignent au cortège et entonnent avec nous le Morpionibus, croyant participer à un véritable enterrement.

Lorsque la cérémonie est terminée, le camarade déguisé en prêtre fait un sermon en parodiant le latin, le mort se lève, nous salue.

Nous rions de bon cœur, le rire se généralise parmi tous les déportés qui comprennent qu'ils viennent d'être victimes d'une macabre plaisanterie.

Pendant près d'une heure, ces détenus qui avaient vu, sans émotion, des tas de cadavres dans d'autres Kommandos, ont été pris d'une grande pitié pour un de leur camarade qu'ils ne connaissaient pas, parce que ce cortège leur rappelle la vie de leur ville et de leur village. Jouer avec la mort, c'est une question d'accoutumance.

 

Extrait de Joseph Sanguedolce, La résistance à Dachau-Allach : contre la mort programmée,

Médiris Productions, 1998, pp. 168-169.