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Concours National de la Résistance et de la Déportation

Résister dans le système concentrationnaire (1940-1945)

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La libération dʼAllach, Kommando du camp de Dachau

Témoignage de Joseph Sanguedolce

La résistance à Dachau-Allach, Médiris Productions, 1998

Fait prisonnier de guerre en 1940, Joseph Sanguedolce rentre en France en 1941 et sʼengage dans la Résistance. Arrêté en juin 1943, il est emprisonné à Lyon, puis à la centrale dʼEysses en décembre 1943. Suite à la révolte des prisonniers en février 1944, il est déporté au camp de Dachau en juin. Il est finalement transféré au Kommando dʼAllach.

Le Comité national français est constitué de Marcel Rivière, gaulliste, et Pierre Doize, communiste. La présidence est assurée par le docteur Laffite. Ce comité, par l'intermédiaire du parti, a pris le contact avec les dirigeants communistes des autres nationalités. A mesure que se désagrège l'administration allemande, l'organisation clandestine du camp se renforce et prend de l'autorité. L'expérience acquise à la centrale d'Eysses est précieuse. Nous ne devons pas être pris au dépourvu par les événements. Si la décision de nous exterminer est prise par les nazis, ils auront des difficultés pour l'appliquer. La discipline du camp s'est considérablement relâchée, mais la résistance est bien organisée. Même sans arme, nous représenterons une grande force. […]

Le 21 avril, nous entendons le grondement sourd du canon. Le front s'approche. Les bombardiers et avions de chasse survolent le camp à tout instant. Les alertes succèdent aux alertes. La ligne de front se rapproche. Un Kommando sort du camp. Ces camarades sont utilisés au déblaiement des décombres à Munich qui est presque entièrement détruite. Nous apprenons que des unités soviétiques sont entrées à Berlin. Les coups de canon sont de plus en plus distincts. Le 23 avril, aucun Kommando de travail ne sort du camp. Allach regorge de détenus, aux 6 000 sont venus s'ajouter les survivants des convois. Nous sommes plus de 10 000.

La direction du camp demande aux médecins de faire le recensement des détenus valides pour être repliés sur un nouveau camp. Devant la lenteur des médecins qui opposent la force d'inertie à cette demande, les chefs de Blocks sont invités à préparer l'évacuation totale d'Allach.

Le comité national, sur proposition de Pierre Doize, décide de tout mettre en œuvre pour retarder et si possible empêcher l'évacuation. Ce plan est adopté par l'ensemble des comités. Comme une traînée de poudre la consigne est donnée, il faut s'opposer aux départs. Dès qu'une liste de détenus est établie, elle disparaît. L'administration du camp a de plus en plus de difficultés à faire appliquer ses décisions.

Le 25 avril, changement de tactique. La direction du camp demande aux chefs de Blocks d'établir la liste des Soviétiques.

Les listes à peine établies disparaissent, les Schreibtisch se plaignent que leurs bureaux sont constamment cambriolés.

Même les SS sont découragés, n'ont plus de mordant ; ils sont dépassés, d'autant que les responsables ont quitté le camp. C'est le sauve-qui-peut qui approche, mais la machine d'extermination, si elle a des ratés, n'est pas désamorcée. En visant les Soviétiques, la direction du camp veut éliminer le groupe le plus nombreux, le mieux organisé, pour frapper ensuite avec plus de vigueur contre les autres nationalités. Cette division affaiblirait nos forces. Les SS se rendent parfaitement compte qu'ils n'ont plus les moyens nécessaires pour appliquer les directives, si nous restons ensemble. Cette volonté est confirmée par un sous-officier SS d'origine alsacienne qui informe le comité national de la décision de faire évacuer le camp par groupes de 300. Chacun de ces groupes sera encadré par une garde de 6 fusils mitrailleurs.

A 17 heures, c'est le rassemblement général du camp. Nous exécutons l'ordre lentement, très lentement. La situation est explosive. Des directives contradictoires nous parviennent. Les SS demandent aux Soviétiques de se rassembler à part. Certains ne bougent pas, d'autres, considérant qu'ils auront plus de chance de s'évader en sortant du camp, se rassemblent. Ils sont évacués dans la soirée. Certains réussirent à s'évader. Sur 2 000 évacués d'Allach, bon nombre sont morts d'épuisement, d'autres abattus par les SS. Les survivants, après 40 heures de marche, ont rejoint 12 000 autres Soviétiques évacués de Dachau. Après 3 jours de marche, sur 14 000, il reste moins de 10 000 survivants.

[…]

Les SS veulent retrouver les Soviétiques qui ont refusé de se rassembler la veille. Alors, le 27 avril au matin, commence une véritable chasse à l'homme. Les uns sont dissimulés dans les abris souterrains, ils seront découverts, d'autres se sont couchés parmi les morts. Les SS se doutent de la supercherie, mais ils n'approchent pas, ils ont peur du typhus. Dans certains Blocks, avec la complicité des Blockältesters, nous cachons les Soviétiques. Nous avons récupéré sur des cadavres des triangles rouges avec le F. Ceux-là ne seront pas inquiétés. C'est le 27 avril. Les coups de canon deviennent plus distincts, les Américains approchent, mais pourrons-nous tenir jusqu'à leur arrivée ?

Nouvelle tentative de rassemblement, cette fois par nationalité. Mais c'est la pagaille. Les SS sont dépassés, ils nous renvoient dans les baraques. Voilà une nouvelle journée de gagnée.

Le comité national nous demande de ne pas tomber dans d'éventuelles provocations, mais, tout en restant vigilants, nous devons nous tenir prêts à la riposte si elle s'avère nécessaire. En clair, si les SS veulent mettre en application les directives de Himmler, nous devons nous battre. A cet effet, nous recherchons tout ce qui peut servir d'arme.

Les événements se précipitent. Le 28 avril, la plupart des SS évacuent le cantonnement. Ont-ils déserté ? Ou sont-ils simplement appelés en renfort quelque part au front ? Nous ne saurons jamais. Il reste un sergent et quelques sentinelles. Ces dernières, inquiètes, ne restent pas longtemps en place, elles se cachent dans leurs guérites pour en sortir habillées en civil, abandonnant armes et équipements militaires.

Le camp est abandonné par les soldats allemands. Le comité international présidé par Claessens donne des consignes strictes : rester dans les Blocks, organiser un puissant service d'ordre et attendre.

L'ancien Lagerältester a la prétention d'organiser la vie du camp avec des détenus allemands. Le comité international réagit : le camp sera gardé avec le concours des détenus de toutes les nationalités. Ces luttes intestines se poursuivent lorsque dans l'après-midi, apparaissent de nouveaux SS. Ils sont désabusés, arrachent leurs écussons et viennent discuter avec les détenus qui parlent allemand. Ils attendent la nuit, disent-ils, pour s'enfuir.

Au matin du 29 avril, il n'y a plus de SS, les armes qui traînent sont récupérées par des détenus. Nous sommes coupés de l'extérieur, « la mort express »1 n'assure plus la liaison. Les cadavres commencent à sentir. Les charniers grossissent. Les risques d'épidémie se précisent. Le camp n'est plus ravitaillé, il y a moins d'une semaine de vivres même en maintenant le rationnement antérieur. A l'intérieur des Blocks, l'animation est grande. On se divertit, on chante, on prépare des drapeaux. Cette agitation cache mal l'anxiété qui nous étreint. Juste avant la tombée de la nuit, un sifflement suivi de détonations arrête nos ébats. Des obus tombent sur des baraques dans le camp des Juifs et celui des femmes. Il y a des morts et des blessés.

[…]

Le camp est entre nos mains, mais les Américains ne sont toujours pas là. Le comité international a d'importantes dispositions à prendre pour tenter d'isoler l'épidémie de typhus qui ravage certains Blocks.

Le nombre de morts augmente considérablement.

Le 30 avril au matin, nous entendons un grondement de moteurs.

Le bruit s'enfle, ce ne sont pas des avions : nous scrutons l'horizon. Au loin des tanks américains passent, bientôt, ils s'éloignent. Tout redevient calme, l'attente se prolonge. Soudain un cri, derrière les champs surgissent des soldats courbés, l'arme prête à tirer, ils avancent avec précaution. C'est une joie délirante. Des détenus pleurent, d'autres squelettes mus par on ne sait quelle force, avancent et veulent voir les libérateurs.

Ce sera pour beaucoup d'entre eux, leur dernière satisfaction.

 

 

Extraits de Joseph Sanguedolce, La résistance à Dachau-Allach.

Contre le mort programmée, Médiris Productions, 1998, pp. 178-184.

 

Note

 

1 Charrette tirée par les détenus chargés de ramasser les morts du camp.