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Concours National de la Résistance et de la Déportation

Résister dans le système concentrationnaire (1940-1945)

Lien vers les ressources sur le même thème

La difficulté de saboter au camp de Dora

Etude d'André Sellier

Histoire du camp de Dora, La Découverte, 1998

Le camp de Dora est le lieu de fabrication des V1 et V2, armes nouvelles de haute technologie censées modifier le cours de la guerre au profit de lʼAllemagne.

Un des soucis affichés des responsables de la sécurité de l'usine est de se prémunir contre le sabotage. C'est le mot français, « sabotage », qui est utilisé en allemand. On connaît une circulaire de Mittelwerk du 8 janvier 1944 attire l'attention sur ce point. L'inquiétude est justifiée, car les détenus de toutes nationalités, sauf les Verts allemands, répugnent à travailler pour l'industrie de guerre du Reich.

Il s'est développé, au cours des années, une littérature à ce sujet tendant d'une part à attribuer à des sabotages des échecs fréquents des fusées, d'autre part a suggéré que ces sabotages résultaient de consignes d'organisation clandestine. Il est donc important de rechercher dans les témoignages disponibles la mention des actes de sabotage commis et des consignes données, s'agissant de la fabrication des fusées.

[…]

On peut d'ailleurs à bon droit s'interroger sur la connaissance que les détenus ont alors que la fusée V2 et de son fonctionnement. Il leur faudrait à la fois être en mesure de l'examiner, au moins pour les aspects essentiels, et disposer de l'expérience scientifique ou technique les mettant à même de comprendre ce qu'ils voient. Comme on l'a dit plus haut, c'est André Ribault, qui manipule et reproduit les plans, le Français le mieux placé pour savoir de quoi il s'agit.

Un autre connaisseur est Serge Foiret, un technicien en construction aéronautique, qui peut porter un jugement critique sur les conditions de la fabrication. On dispose également d'un document de 1952 de René Davesne sur les contrôles variés qu'il a eu à effectuer. Il y a enfin dans l'usine quelques savants comme Charles Sadron, le contrôleur des Mischgeräte, et comme Louis Gentil, affecté au V1 à son arrivée à Dora. Mais ils ont à leurs côtés des camarades très ignorants, comme l'auteur lui-même.

On ne dispose que de peu de récits circonstanciés de sabotages menés à bien. Il est difficile, sur un petit nombre de cas, d'en esquisser une typologie. La catégorie la plus subtile est celle qui consiste à exploiter certaines négligences de civils allemands pour aggraver un désordre administratif existant. Deux exemples en sont donnés par le Tchèque Benès, qui explique dans le détail ce qu'il a fait, a joué très gros et a eu très peur.

Une manière relativement simple de saboter est de faire du zèle dans les contrôles de matériel venant de l'extérieur, à partir du moment où il est avéré que la qualité de ce matériel est très inégale. Des manipulations délibérément maladroites peuvent alors faciliter l'accroissement des rejets.

Mais la plupart des sabotages cités correspondent à de légères malfaçons, dont les conséquences peuvent être sérieuses, quand il s'agit de soudure, en particulier. Encore faut-il que ces malfaçons échappent un contrôle ultérieur.

[…]

Telle est la réalité des tentatives de sabotage, et de leur surveillance. Elle se situe assez loin de l'image héroïque qu'on en a donné l'extérieur.

 

Extraits de André Sellier, Histoire du camp de Dora

La Découverte, 1998, pp. 155-156.