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Concours National de la Résistance et de la Déportation

Résister dans le système concentrationnaire (1940-1945)

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Détournement de médicaments au camp de Flossenbürg

Témoignage de Carl Schrade

Le Vétéran, Fayard, 2011

En juillet 1944, Carl Schrade est désigné comme Kapo du Revier du camp de Flossenbürg. Il doit faire face au docteur Heinz Schmitz, un médecin civil « conventionné  » par la SS, qui est parvenu à imposer son autorité sur le médecin-commandant SS et sur lʼinfirmerie des détenus.

Nous manquons durement de médicaments. Pourquoi ? Le docteur Schmitz refuse de signer les bons et les demandes régulières que je lui présente chaque jour. Le pharmacien SS est un odieux individu de connivence avec Schmitz et déclare tout net qu'il préfère nous voir crever que de nous délivrer les drogues requises. Mais nous saurons plus tard que ce pharmacien militaire vend aux civils de la région de Flossenbürg les substances si précieuses qui auraient dû sauver l'existence de nos malades : sulfamides tonicardiaques, sérum glucose, etc. Rien d'étonnant donc à ce que nous obtenions environ le vingtième de ce qu'il nous faut. De l'avis de tous les médecins détenus, des milliers d'hommes sont morts faute d'avoir pu recevoir en temps voulu des doses modiques de sulfamides, alors que nous connaissons fort bien l'énorme fabrication de ces remèdes en Allemagne, pays de la chimie et de la pharmacie.

Donc il faut nous aider encore nous-mêmes, il faut « organiser » c'est-à-dire voler. Je réussis à subtiliser un jour en pleine pharmacie SS une caisse remplie de médicaments que je cache le hangar à charbon de notre infirmerie. Le vol est découvert mais l'enquête reste infructueuse.

Du moins pendant plusieurs jours, nous pourrons distribuer aux malades graves tout ce qui est urgent et salutaire. Je me fais aussi un ami et un allié très sûr du détenu pharmacien qui travaille à l'infirmerie des SS : ce jeune Yougoslave, au péril de sa vie, il faut qu'on le sache, n'hésite jamais à dérober pour nous les choses que nous lui réclamons.

Enfin, même notre sous-officier SS, chargé de la surveillance générale et de la discipline de l'infirmerie des détenus, nous apporte son aide et son charitable concours. Lui aussi commet des vols pour nous secourir. Mais il ne trafique pas, il ne met rien dans ses poches. Ce qu'il a, il le donne franchement et sans arrière-pensée : c'est un jeune homme qui revient de loin. En 1940, blessé sur le front, devenu infirme, il a été affecté par la suite à Flossenbürg, ne pouvant plus servir comme combattant. Tout ce qu'il voit ici, tout ce qu'il entend, le révolte et l'écœure. On le sent sincère et honnête. Il fait tout ce qu'il peut pour nous soulager. Ses poches sont toujours pleines de bonnes choses qu'il distribue aux malades. Non seulement il ne frappe jamais, ni ne crie, ni n'invective personne, mais il est tellement doux et humain que les détenus reconnaissant sa bonté naturelle le surnomment « l'Ange ». Des anges de ce genre, en onze ans d'enfer, je n'en ai rencontré qu'un seul : c'était ce petit Unterscharführer Max Demmel.

Le docteur Schmitz, lui, représente à coup sûr Satan. Il en a toute la cruelle intelligence et le brio.

 

 

Extrait de Carl Schrade, Le Vétéran. Onze ans dans les camps de concentration

Fayard, 2011, pp. 252-253.