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Concours National de la Résistance et de la Déportation

Résister dans le système concentrationnaire (1940-1945)

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Le partage de la soupe

Témoignage de Pierre Saint Macary

Mauthausen : percer lʼoubli, LʼHarmattan, 2004

Pierre Saint Macary entre est arrêté en 1943 comme résistant et est déporté au camp de Mauthausen en 1944. Il est ensuite transféré aux Kommandos de Melk puis dʼEbensee.

De quoi ?

Partager son pain, sa soupe, son manteau... la prescription évangélique n'est pas de mise quand le minimum vital est en jeu. Encore heureux si l'on peut se défendre de la férocité pour accroître sa subsistance. Rester sur sa faim, l'expression prend ici tout son sens. Ne pas être esclave de sa faim est affaire de seuil. Jusqu'à présent je ne crois pas avoir atteint le niveau inférieur où la nécessité biologique de survivre balaie tout. Et pourtant...

La soupe de « rab » dont je dispose et que j'ai convenu de partager maintenant avec R. Thoumin - J. Rozo est à l'infirmerie - me pose quelques questions. Est-ce la voracité, la gourmandise, un reste de faim toujours présent quoique j'en aie...? Toujours est-il que d'une façon que je ressens comme scandaleuse, celle d'un hypocrite, d'un faux jeton, je « drague » cette malheureuse soupe. Je suis censé manger une moitié de la gamelle pendant que la soupe est chaude et garder le reste pour R. Thoumin. En fait, je racle le fond de la gamelle pour y prélever le plus substantiel (morceaux de pomme de terre, boules de farine...) et ne laisse que le liquide. En volume, il reste bien la moitié, mais une moitié appauvrie.

Comme R. Thoumin est un être particulier qui ne craint rien, il m'a fait remarquer tout à trac : « Si c'est pour n'avoir que la flotte de cette soupe, pas la peine de me la garder  ». J'ai encaissé, penaud au-delà de tout. Demain, j'essaierai de ne pas « draguer ».

 

Extrait de Pierre Saint Macary, Mauthausen : percer lʼoubli

LʼHarmattan, 2004, p. 39.