Sabotage individuel à lʼusine Hermann Göring
Témoignage de Robert Rullier
Mémoires dʼun survivant, LʼEdelweiss, 1996
Arrêté comme résistant en avril 1944, à Bourg-Saint-Maurice, Robert Rullier est déporté en mai au camp de Neuengamme, près de Hambourg. Il est rapidement transféré au Kommando de Watenstedt où il travaille à lʼusine métallurgique Hermann Göring. Il est affecté à une énorme presse qui transforme progressivement des blocs de métal en obus.
Volontairement, mon manque de courage aidant, souvent je laissais tomber des blocs, ce qui entraînait évidemment une perte de temps. Personnellement je n'en étais pas bénéficiaire, mais les autres camarades si, puisque nous travaillions à la chaîne. Malgré les nombreux coups dont me gratifiait mon Kapo, j'étais heureux de jouer ce petit tour aux Allemands. Cela paraît insignifiant, mais répétées souvent, ces maladresses volontaires occasionnaient du retard : la bonne marche de la presse dépendait de moi. Deux camarades étaient à l'entrée du four et rangeaient sur une coulisse métallique dix-neuf à vingt blocs à la fois, qui avançaient automatiquement par un système qu'ils déclenchaient. Les visières étaient indispensables car elles préservaient de la chaleur torride qui se dégageait du four. Aucune minute ne devait être perdue car, pour se plier à l'exigence de la presse, le bloc ne devait pas trop refroidir. C'est pour cette raison que le sabotage, à ma façon, avait sa raison d'être. Pour reprendre un bloc à terre, il fallait une grosse pince et se mettre à deux pour le soulever et le rapporter sur le chariot. De là, je devais le reprendre et le transporter dans la presse. Très souvent, il avait trop refroidi, et sans pouvoir lui faire terminer son périple, il fallait le remettre dans le four.
Que de coups de poings, de pieds, de schlagues, ai-je reçu pour avoir laissé tomber les blocs ! Le Kapo, le Meister étaient toujours sur mon dos et les SS circulaient continuellement dans l'usine. De plus, l'ouvrier polak qui avait voulu me donner des conseils, voyant ma mauvaise volonté au travail, m'agonissait d'injures. Souvent il se permettait de me battre. Dans un mauvais français, il me disait : « Toi fort, gros bras, mais pas intelligent, pas bon travailleur. » Ces paroles me réjouissaient. Je lui répondais que je n'avais jamais travaillé en usine, que ce n'était pas mon travail, que d'autre part, je n'étais pas payé, si lui l'était. Je le mettais hors de lui, et pour me faire bien voir et bien comprendre ce que je devais faire, il m'arrachait la pince des mains et passait les blocs à une vitesse folle. « Voilà bon travail, disait-il, toujours comme ça travailler. » Mais pour celui qui devait tenir douze à quatorze heures par jour dans de telles conditions, il aurait fallu la nourriture et le repos qui nous manquaient, et avoir du cœur à l'ouvrage. Rien de cela ne faisait partie du programme, alors...
Il m'avoua qu'avant notre arrivée, lorsque tout marchait bien, ils parvenaient à sortir six à sept cents obus. Par la suite, et malgré nos gestes volontaires de malveillance, brutalisés, constamment schlagués, nous avons atteint douze à treize cents obus par jour. Ce qu'il ne m'a pas dit, c'est que sans doute, ils étaient moins nombreux et qu'ils faisaient certainement moins d'heures que nous.
J'avais tout fait pour ne pas continuer ce travail, et devant tant d'obstination de ma part, le Kapo voyant que tout allait mal, me fit remplacer par un camarade venu d'une autre équipe. On me plaça donc derrière le four pour décoller les blocs et les rapprocher de la sortie. J'étais muni à mon tour de la visière en métal tressé. Mon travail durait dix minutes et je restais dix autres minutes à attendre l'arrivée des blocs. La chaleur me tuait, la sueur coulait et j'étais mouillé comme au sortir d'une rivière. Ces dix minutes de repos ne comptaient pas : il fallait faire un semblant de travail, prendre un balai, faire la poussière.
Une fois, après avoir approché mes blocs, j'étais fatigué et je m'étais assis près d'un énorme ventilateur. Par malheur, ne voilà-t-il pas que trois blocs s'étaient collés ensemble ; le tireur ne pouvait les prendre. Kapo et Meister étaient venus voir derrière le four sans perdre une seconde. Si j'avais fait mon travail, cela ne serait pas arrivé. Moi, j'étais bien assis, la pensée loin des obus, lorsque je vis surgir mes deux cochons. Aussitôt, je me levai avec mon balai en mains. Tous deux étaient dans une colère folle et me parlaient. Comme je ne comprenais rien, cela ne changeait guère. Ce que je compris, ce fut la série de coups de poing en pleine figure dont m'avait gratifié le Kapo. Le salaud avait tapé fort mais j'étais quand même resté debout.
Extrait de Robert Rullier, Mémoires dʼun survivant. Un résistant en déportation,
LʼEdelweiss, 1996, pp. 75-77.

