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Concours National de la Résistance et de la Déportation

Résister dans le système concentrationnaire (1940-1945)

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Chanter « La Marseillaise » au camp de Ravensbrück

Etude de l'Amicale de Ravensbrück et de l'ADIRP

Les Françaises à Ravensbrück, Gallimard, 1965

Ouvrage rédigé par l'Amicale de Ravensbrück et l'Association des déportées et internées de la Résistance (ADIRP).

C'est en partie grâce à la chanson que les 42 000 ont réussi à organiser la « coexistence » en quarantaine. Entassées de telle sorte que tout mouvement ne pouvait que gêner la voisine, le temps passait vite de celui de la protestation à la rebuffade, d'autant que les détenues du Block n'étaient pas toutes des politiques et parlaient une demi-douzaine de langues différentes. Il fut décidé que le matin serait consacré à la lecture du journal et l'après-midi à la chanson. Les Françaises y ont associé toutes les détenues des autres nationalités qui cohabitaient dans la salle ; l'atmosphère se trouva ainsi totalement transformée. Les représailles devinrent sans motif. La Kapo rangea son bâton et le seau dont elle vidait de temps en temps le contenu sur les têtes, la Stubowa oublia son antipathie pour les résistants français et, charmé par La Madelon, la Polizei de service, au lieu d'interdire les concerts, faisait le guet pour que rien nʼen trouble le déroulement.

C'est dans ces conditions que les Françaises du Block 21 ont préparé le 14 juillet 1944. Pour ce jour-là elles ont mis debout un programme de choix : chants, poèmes, saynètes. Les numéros avaient été préparés le soir après le couvre-feu, aux lavabos et au W-C. Quand la ronde passait, les « artistes » se couchaient à plat ventre sous les fenêtres pour ne pas être vues et reprenaient ensuite les répétitions. L'après-midi s'est terminé par une superbe Marseillaise chantée par trois filles habillées chacune dans une des trois couleurs de notre drapeau.

Le même jour, au commando dʼHolleischen, au départ du matin pour lʼusine, les Françaises attachent à leur corsage les cocardes tricolores préparées à l'avance et défilent impeccablement du camp à la fabrique. À 9 heures, les machines stoppées, et prisonnières levées, La Marseillaise éclate. Les SS se précipitent. Les cocardes avalées par leurs propriétaires ne tomberont pas entre leurs mains. « Avec nos seules petites cocardes et quelques lignes de notre chant, en ce jour de 14 Juillet, nous l'avons prise tout de même, notre Bastille ! »1. Le soir se déroule une scène incroyable. Madeleine, qui parlent allemand, est appelé par le commandant qui lui demande des comptes. « Vous êtes militaires patriote, répond-elle. En ce jour de fête nationale de la France, pouvez-vous nous reprocher d'avoir salué notre patrie ?  »

A Leipzig, les camarades se sont confectionnées des ceintures en toile de papier sur lesquelles elles ont brodé au point de croix bleu, blanc, rouge, un vers de La Marseillaise et elles les portent sur leur robe pour aller au travail.

Les chants marquent les fêtes que l'on aurait voulu passer à la maison. Ils évoquent alors les familles dont on est sans nouvelles, les enfants qu'on voudrait serrer dans ses bras ; ils nous rattachent à une vie qui se teinte d'irréalité et à la pensée de laquelle nous faisons un suprême effort de volonté.

 

Extrait de Les Françaises à Ravensbrück,

Gallimard, 1965, pp. 240-241.

 

Note

1 Catherine Roux, Triangle rouge, Editions des Collines, 1950, pages 131-132.