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Concours National de la Résistance et de la Déportation

Résister dans le système concentrationnaire (1940-1945)

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Être Verfügbar (« disponible ») au camp de Ravensbrück

Etude de Germaine Tillion

Ravensbrück, Le Seuil, 1988

Celles qui n'étaient pas Nachtschicht, pas admises au Revier, pas en quarantaine, pas inscrites dans une colonne de travail, pas pourvues d'Innendienst devaient alors défiler dans la colonne des Verfügbaren, et c'est là que, toujours à l'improviste, un chef de Kommando venait prélever le personnel qui lui manquait dans un chantier ou pour une corvée imprévue.

Il fallait alors - si l'on voulait rester Verfügbar, et ce fut, par patriotisme, le cas de beaucoup de Françaises trouver à se cacher dans une autre colonne sans se faire dénoncer. On pouvait aussi essayer de rebuter l'employeur éventuel en adoptant le style Schmuckstück (littéralement « pièce d'orfèvrerie », « bijou ») - terme que les SS employaient par dérision pour désigner les rebuts. Être Schmuckstück, cela consistait à se donner l'œil vitreux, les épaules tombantes, l'expression égarée des débris humains qu'à Ravensbrück on appelait ainsi. C'était dangereux, car, si cela incitait certains chefs d'atelier à vous jeter dehors ou à vous laisser de côté, cela provoquait chez d'autres l'envie de cogner. Dans les camps d'hommes, pour nommer ces débris, on disait « musulmans ».

Après l'appel du travail, ce qui subsistait de la colonne du rebut (c'est-à-dire des Verfügbaren) partait faire des travaux de terrassement - lesquels furent jusqu'à la libération mon occupation principale. Grâce à des repères datés, je sais en effet que les contremaîtres de chez Siemens m'expulsèrent à première vue le 10 avril 1944 (j'avais, ce jour-là, particulièrement soigné mon « look  », par pur patriotisme, car en réalité j'aimais les bricolages minutieux) ; en août 1944, la malfaisante Blockova de ma baraque parvint à me faire embaucher au Betrieb1 de la fourrure - où mon incompétence n'eut besoin d'aucun adjuvant pour me faire chasser au bout de neuf jours (16-25 août 1944). Quand vint l'automne, ce furent toutes les Verfügbaren françaises qui devinrent débardeurs (ou débardeuses) dans le Kommando de déchargement des trains, et c'est là que, cachée dans une caisse d'emballage par mes camarades NN, j'ai écrit une revue en forme d'opérette appelée le Verfügbar aux Enfers. Les thèmes en étaient « un naturaliste décrivant le Verfügbar » et « les ruses du Verfügbar pour ne pas se faire piéger par le Betrieb » ; quelques chansons furent des œuvres collectives, dont chacune des débardeuses présentes devait trouver un vers. Au dernier acte, le Verfügbar est pris par le Betrieb ; il se lamente, sur l'air d'Orphée aux Enfers, et il chante :

 

J'ai perdu mon Innendienst

Rien n'égale ma douleur.

 

Rester longtemps Verfügbar exigeait un répertoire de ruses, de complicités et de refuges clandestins suffisant pour administrer une province asiatique, mais, grâce à de nombreuses complicités, j'ai pu parfois me cacher dans le Block 15 (Block des Françaises qui n'étaient pas NN), où je ne risquais pas d'être dénoncée. Tout dépendait en effet de la Blockova, mais elle devait, elle aussi, prendre garde aux mouchardes. Il n'y avait pas de mouchardes parmi les Françaises, même celles de droit commun.

Parmi les conseils dispensés dans Le Verfügbar aux Enfers, on peut retenir ceux d'une fable dont le rythme était emprunté à La Fontaine, et le vocabulaire à celui du camp.

 

Un pauvre Verfügbar piqué pour la corvée,

Sous le faix du fardeau aussi bien que des ans,

Gémissant et courbé marchait d'un pas pesant,

En tâchant de gagner un block hospitalier,

ou bien d'aller aux cabinets.[...]

Il songe à ses malheurs, il mesure sa misère,

Pas de Nachkelle1 le soir, midi sans pommes de terre,

L'appel des Innendienst, toujours plus surveillé,

Et l'accès du dortoir, de mieux en mieux gardé.

[...]

Ah ! plutôt le Betrieb, dit-il en un sanglot.

Le Betrieb arriva, le saisit aussitôt.

Le pauvre Verfügbar eut beau montrer ses plaies,

S'agiter en désespéré,

Le Betrieb le tenait, et le tenait si bien,

Quʼil y fut dès le lendemain.

 

Moralité :

Ne cherchez pas les coups, ils viendront bien tout seuls,

Inutile de courir vous faire casser la gueule.

 

 

Extrait de Germaine Tillion, Ravensbrück

Le Seuil, 1988, pp. 148-150.

 

Notes

1 Betrieb : atelier

2 Nachkelle, ce qui restait au fond du bidon quand la soupe avait été distribuée - on le resservait aux travailleuses du Betrieb, qui recevaient en outre deux pommes de terre à midi.