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Concours National de la Résistance et de la Déportation

Résister dans le système concentrationnaire (1940-1945)

Lien vers les ressources sur le même thème

Ralentir la production au camp de Ravensbrück

Etude de l'Amicale de Ravensbrück et de l'ADIRP

Les Françaises à Ravensbrück, Gallimard, 1965

Ouvrage rédigé par l'Amicale de Ravensbrück et l'Association des déportés et internés de la Résistance (ADIRP).

Plutôt en effet que le sabotage des machines, presque impossible, notre objectif était de ralentir leur rythme ou en tout cas la production, et faute de les détériorer, de détériorer les produits fabriqués. C'était notre tâche quotidienne : le but positif, permanent de ces prochains jours sera d'apprendre détériorer le plus possible de ces petits engins 1.

Pour apprendre, nous profitions des conseils donnés que nous sollicitions d'un air appliqué : « Vissez à fond », nous vissions à demi ; « remplissez à mi-hauteur », nous remplissions maladroitement jusqu'au bord ; « attention à ce foret qui risque de casser », donc on doit forcer sur le foret ; « mettez une très mince couche de laque », à nous de noyer la pièce façonnée d'une laque épaisse ; « il faut éviter l'oxydation, enduisez les pièces de paraffine », et les travailleuses de Siemens appelaient la chimie à leur secours. Pour la poudre, même les moins chimiste devinent qu'il est bon de laisser tomber un peu dʼhuile, de « café », d'eau ou de tout autre liquide disponible. Fausser les pas de vis, laissez tomber les fragiles carters destinés aux moteurs d'avion, et, selon les objets, tâcher de les rendre inutilisables, tâcher d'en obtenir un moindre nombre, cʼest à quoi nous pensons sans cesse.

[…]

Ralentissement et freinages partout. Nous avons consacré un temps considérable à astiquer notre machine. Nous avons passé les mêmes pièces deux fois, limé indéfiniment le même objet, pratiqué le travail de Pénélope jusqu'au fou rire et jusqu'à l'écœurement : visser, dévisser, visser, dévisser, porter une pierre à gauche, la porter à droite, creuser la tranchée quand le surveillant nous regarde, y remettre la terre quand il ne nous regarde pas, toujours beaucoup s'appliquer.

[…]

Nous avons donc essayé d'être intelligemment imbéciles et maladroites. Si travailler lentement, c'est ménager ses forces, travailler très lentement, surtout la nuit, exige un effort intense. Il faut penser sans cesse à ce qu'on fait, au lieu de laisser la machine et les mouvements suivre un rythme naturel, inventer toutes sortes de gestes inutiles, veiller à ne pas être surprise par une surveillante, à ne pas laisser surprendre une camarade. C'est irritant et épuisant.

 

Extraits de Les Françaises à Ravensbrück

Gallimard, 1965, pp. 256-259.

 

Note

1 Catherine Roux, Triangle rouge, page 112.