Le refus de savoir
Etude de Germaine Tillion
Ravensbrück, Le Seuil, 1988
Germaine Tillion participe à la fondation du réseau du Musée de lʼHomme. Arrêtée en août 1942, elle est déportée au camp de Ravensbrück. Ethnologue de formation, elle étudie la société concentrationnaire, observations dont elle tire la matière de lʼouvrage Ravensbrück, écrit après son retour.
Le sentiment dominant chez les Françaises, plus encore que la peur, avait été la stupeur, l'effarement. Au premier contact, ce furent les plus optimistes, les moins lucides qui reçurent le choc psychique le plus rude. Nous étions presque toutes de la Résistance, et aucune ne flancha devant les Allemands, mais le soir, dans la solitude du dortoir, il y eut des larmes. Ensuite, au bout de deux ou trois jours, plusieurs essayèrent de nier la réalité, de lutter contre elle avec leurs pauvres moyens - les bobards, les chimères, les recettes de cuisine... et elles se mettaient en colère quand on leur révélait une nouvelle horreur. « Et même si c'est vrai, je ne veux pas le savoir », m'ont dit des camarades que j'essayais d'éclairer. Comme la névrose, une certaine futilité est un refuge contre les réalités intolérables.
En janvier 1945, lorsque celles que nous appelions les « Parachutistes »1 furent emmenées, pieds nus, par la grande porte, il était impossible de croire à un changement de camp. Ce fut cependant ce que décidèrent de croire bon nombre de nos compatriotes.
Extrait de Germaine Tillion, Ravensbrück,
Le Seuil, 1988, p. 141
Note
1Détenues séjournant au Revier auxquelles on a retiré leurs vêtements et qui doivent se contenter dʼune simple couverture (qui a lʼaspect dʼune toile de parachute) lorsquʼelles sortent au dehors.

