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Concours National de la Résistance et de la Déportation

Résister dans le système concentrationnaire (1940-1945)

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Le sauvetage des « Lapins » au camp de Ravensbrück

Etude de Germaine Tillion

Ravensbrück, Le Seuil, 1988

Dʼaoût 1942 à août 1943, des expériences médicales sont pratiquées sur des jeunes filles polonaises par un chirurgien SS du camp de Ravensbrück. Les détenues les désignent sous le nom de Kaninchen (« Lapins  »). Les séquelles des opérations sont importantes. Certaines jeunes files décèdent, dʼautres sont exécutées. Les survivantes sont persuadées quʼelles seront assassinées avant la libération1.

Je me souviens de mon angoisse à leur sujet lorsque, le 18 janvier 1945, eut lieu pour la première fois un appel général pendant les heures de travail. Pendant cet appel, les six ou sept « Lapins » qui ne pouvaient pas marcher furent cachées dans les Blocks des contagieuses (Blocks 6, 7,10 et 11), où les infirmières SS ne mettaient pas les pieds mais où, quelques jours plus tard, le Dr SS Winkelmann vint choisir de pleins camions de victimes pour la chambre à gaz.

Le mois suivant, le 4 février 1945, pendant l'appel du matin, le même ordre fut lu devant les prisonnières du Block NN (qui, à cette date, n'était plus le Block 32 mais le Block 24) : « Les " Lapins " ne devaient pas quitter le Block... »

Cet ordre était déjà connu des intéressées, grâce à Grete Buber-Neumann, qui tenait l'information d'une Polonaise d'origine allemande travaillant depuis plusieurs années à la cuisine des SS. Cette dernière parlait souvent avec Binz, et c'est Binz elle-même qui l'avait informée. Dès qu'elle avait connu l'existence de cet ordre, elle avait prévenu Grete.

Voici ce dont se souvenait Nina Iwanska (récit recueilli en 1948) relativement à ce 4 février 1945 :

« Cette nuit-là, six femmes (une Belge, deux Norvégiennes, deux Françaises et une Polonaise) proposèrent aux jeunes opérées de changer de numéro avec elles et de se faire fusiller à leur place. Il n'y avait en effet pas de doute qu'il s'agissait d'une exécution massive en perspective. Nos camarades russes de l'Armée rouge, habitant le même Block, travaillant comme monteurs, décidèrent de couper l'électricité dans le camp pour tenter de retarder l'appel du matin, et l'appel ne put avoir lieu à cause de l'obscurité. Cependant, le Block 24 était encerclé par des Aufseherinnen et des policières. Dès l'arrivée du jour, tout le camp était au courant du danger que couraient les « Lapins ». Une colonne de Verfiügbaren (chef : Skalska), se trouvant à proximité du Block 24, et la colonne des bidons de café (50 Russes, chef : Dola) se sont ruées sur les habitantes du Block 24, rangées pour l'appel, afin de semer le désordre et de permettre aux « Lapins » de se sauver. Grâce à cela et ensuite grâce à la collaboration de toutes les Blockovas, les « Lapins » furent cachées très vite, sauf Jadwiga Kaminska et Zofia Baj, qui allèrent à la Kommandantur afin de discuter avec Binz et Schwarzhuber. Ces derniers ont alors prétendu qu'il s'agissait de mettre les « Lapins » à l'abri en cas d'« évacuation du camp » - mais Schwarzhuber eut la maladresse de parler d'une évacuation vers Gross-Rosen, dont on savait déjà qu'il était occupé par l'Armée rouge.

Les autorités du camp essayèrent encore à plusieurs reprises d'influencer Kaminska et Baj pour qu'elles nous persuadent de nous rendre, mais, bien que nous ayons tremblé pour leur propre vie, nous avons décidé de ne pas céder, car en même temps nous vivions de l'espoir qu'ayant tout le camp avec nous Kaminska et Baj nous reviendraient saines et sauves après chaque discussion avec Binz, Suhren, etc.

Entre-temps, avec l'aide de toutes les Blockovas et des employées du Politische Abteilung, nous nous sommes débarrassées de nos anciens numéros 7000, ayant obtenu ceux de nos camarades mortes (venant d'Auschwitz pour la plupart). Mais, même « rotégées » ainsi, ce jeu de cache-cache devenait de plus en plus dangereux, pas seulement pour nous-mêmes, mais pour tout le monde. Nous avons donc décidé que dix-huit d'entre nous partiraient avec des transports différents pour pouvoir faciliter le problème quotidien de cacher à Ravensbrück celles qui ne pouvaient pas encore marcher. Je suis partie avec un groupe de dix à Neustadt-Glewe, dans une fabrique de munitions, d'où j'ai pris le large vers la liberté... qui a tant tardé à venir vers moi !  »

A quatre reprises, jusqu'à la Libération, les SS organisèrent des appels-surprise pour retrouver les « Lapins  ». A la dernière minute, des camarades d'autres Blocks allaient « poser  » à leur place. Denise Vernay fut l'une d'elles. Tout le camp connaissait le drame des « Lapins ». Elles n'ont jamais été dénoncées.

 

Extrait de Germaine Tillion, Ravensbrück,

Le Seuil, 1988, pp. 160-162.

 

Note

1 Les « Lapins  » font passer des informations sur leur sort à leur famille en leur adressant des courriers autorisés contenant des messages clandestins écrits à lʼencre sympathique. Elles parviennent à faire cacher à lʼextérieur du camp des rapports contenant la liste des opérées et le récit de leurs mutilations. Un des rapports est retrouvé après la libération.