Lʼécoute clandestine de la radio au camp de Sachsenhausen
Témoignages de Charles Deléglise et de Marcel Névissas
Sachso, Plon / Editions de Minuit, 1982
« Notre chantier est le cinéma des SS, qu'un incendie a détruit. Nous nous arrangeons pour faire durer les travaux le plus longtemps possible, tant et si bien qu'il ne refonctionnera pas avant la libération et que les Russes seront les premiers à y organiser des séances. Mais à certaines heures, nous sommes plusieurs à nous retrouver dans la cabine surélevée, construite en briques, la seule partie ayant résisté au feu. C'est de ce " Kino " que pendant plus de quinze mois nous ravitaillerons le camp en nouvelles fraîches. Car, dans la cabine, il y a un magnifique poste de radio qui devait servir à la retransmission immédiate des discours du Führer. Nous l'avons bricolé pour capter les émissions alliées. Mon copain allemand Ernst Brehmer a dissimulé assez loin le poste des prises de courant mobiles pour que l'on ne se doute pas que l'appareil puisse être branché. Nous manœuvrons les boutons avec beaucoup de précautions et mettons toujours le son au plus bas, car nous savons que la recherche des stations provoque des craquements et des sifflements dans le poste qui marche en permanence au mess des officiers SS tout près.
« Par sécurité, nous avons mis du gravier sous la porte du bas. Dès que ça grince, nous coupons. Le temps que quelqu'un monte les huit mètres d'escalier jusqu'à la cabine, il n'y aurait que les lampes encore un peu chaudes pour nous dénoncer, le cas échéant.
« Bernard Vos et moi, nous écoutons en français. Piotr Gavrilouk prend des notes pour ses camarades russes, Ernst Brehmer et les Norvégiens suivent les émissions en allemand. Le soir, je rends compte de ce que j'ai appris au père Bagard. Comme j'ai du mal à me souvenir des noms de villes citées dans les communiqués, je les écris au crayon sur ma ceinture de cuir. S'il y a fouille, j'efface tout d'un seul coup de pouce. En dehors de Bagard, j'informe, à l'appel, d'abord Esparza, puis des gars en qui j'ai toute confiance, tels Guy Acébes et Michel Cavaillès, qui ne sont pas de mon groupe. Mais j'évite d'en parler directement à ceux qui me paraissent trop bavards... Bernard Vos en fait autant de son côté avec ses amis, en particulier avec le docteur Coudert. »
Marcel Névissas est l'un de ceux que Deléglise renseigne chaque soir : « Sans se lasser, Charlie nous apporte les dernières nouvelles, les vraies ! Nous l'attendons avec espoir pour apprendre, jour après jour, les défaites répétées des " hommes supérieurs " et de leur " Grand Reich millénaire " . Ce stimulant nous est indispensable pour supporter stoïquement le froid, la faim, la fatigue, les brimades et les coups qui sont notre lot quotidien. »
Ces informations recoupent celles que d'autres camarades recueillent grâce à des postes laissés dans les véhicules militaires qu'ils réparent ou à des postes clandestins ingénieusement mis au point par des techniciens du comité international. Elles contribuent à combattre les emballements et les découragements aussi excessifs les uns que les autres suscités par les faux bruits, les « bouteillons », qui circulent comme dans toute collectivité fermée.
Extrait de Amicale dʼOranienburg-Sachsenhausen,
Sachso. Au cœur du système concentrationnaire nazi,
Plon / Editions de Minuit, 1982, pp. 372-373.

