Constituer une organisation clandestine
Etude de l'Amicale dʼOranienburg-Sachsenhausen
Sachso, Plon / Editions de Minuit, 1982
Les résistants français qui arrivent au camp de Sachsenhausen tentent de reconstituer une organisation clandestine dans un contexte qu'ils ne maîtrisent pas.
Les FTP découvrent combien leurs rangs sont éclaircis. Nombre des leurs ont été fusillés après les condamnations des tribunaux militaires nazis. Combatifs, ils vérifient le comportement de chacun de leurs hommes, dans l'action passée et face aux interrogatoires renforcés de la police et des juges-bourreaux. Puis ils reforment leurs groupes de combat, recueillent des renseignements sur l'intérieur du camp, étudient le rapport des forces et la tactique à suivre dans les nouvelles conditions. Rapidement, Jean Szymkiewicz, que tout le monde n'appelle que Petitjean, et dont la mémoire est prodigieuse, assume la responsabilité de l'organisation militaire reconstituée sous l'égide du Front national où coopèrent communistes et d'autres patriotes.
Les membres des réseaux gaullistes, de « Combat », de « Libération », etc., ou les agents rattachés aux services britanniques, ont aussi leurs liaisons. Ils se regroupent soit par connaissance nouée dans leurs organisations, soit selon les arrestations au cours d'une même affaire, soit le plus souvent par région pour s'être retrouvés et reconnus dans la même prison. Les agents du service de renseignement français cherchent le contact avec les plus actifs, tout en se gardant de la moindre confidence. Quant aux jeunes, capturés au passage des frontières, ils se regroupent d'instinct avec les aînés dont ils ont partagé les cachots et dont ils ont apprécié le courage et la solidarité affectueuse.
Dans les rangs lors des appels, le soir dans les Blocks avant le couvre-feu, les militants s'affairent, transmettent les premières directives élaborées après de vives discussions. Les questions fusent, pressantes. Qui commande ici ? Pourquoi les chefs de Block courent-ils aux ordres des SS ? Pour les « verts », on le comprend, mais les « rouges » ? Va-t-on se laisser frapper, matraquer, insulter, sans réagir ? Pourquoi pas des groupes d'action pour corriger vigoureusement ceux qui nous briment ?
Il faut calmer ceux qui s'affolent ou s'abandonnent au désespoir comme ceux qui s'emportent. Tenter de se faire respecter sans violence, d'obtenir la justice dans les distributions de soupe et de rations que des yeux affamés et vigilants voient souvent détournées par les autorités du Block. Il faut aussi remettre en place quelques « gamellards » qui se révèlent. Au Block 16, un « malabar » frontalier de Moselle, charpentier en fer arrêté depuis peu, grâce à sa force physique et à sa connaissance de l'allemand, se propose comme Stubendienst. Il tente de faire la distribution à son profit, à coups de poing et à coups de louche. Aux observations, il répond : « Ma gueule d'abord. » Il est exclu de la communauté française et menacé de représailles s'il continue à frapper. Le chef de Block, un politique allemand qui comprend un peu le français, discrètement informé, lui retire la fonction.
[…]
Tout cela relance les discussions. Quelle attitude prendre vis-à-vis de l'administration par les détenus ? Et surtout vis-à-vis du travail qu'on va nous imposer ? Faut-il faciliter la besogne de nos gardes-chiourmes SS en nous prêtant à l'auto-administration ? Faut-il refuser carrément le travail pour l'ennemi ou le saboter en sous-main ? D'instinct, les plus bagarreurs parmi les derniers arrêtés, les jeunes qui n'ont pas connu les âpres batailles syndicales et encore moins l'expérience terrible des camps, proclament « Ne pas participer à l'administration ! Il faut vivre sur l'ennemi ! Refuser en bloc de travailler ! »
« Réfléchissez, répliquent les dirigeants clandestins, c'est l'auto-administration, certes créée par les SS mais utilisée par les militants allemands, qui a permis la survie maximum même si, pour le moment, la direction est entre les mains des " verts ". Vivre sur l'ennemi se ferait ici au détriment des autres détenus. Il s'ensuivrait une bagarre entre nationalités qui ne profiterait qu'aux nazis. Ce n'est évidemment pas notre but, et d'ailleurs nous ne ferions pas le poids. Quant au travail, le refuser ouvertement c'est vouer les plus déterminés à la mort. Les plus faibles, courbés par la répression, céderont à la force. Nous avons parmi nous une élite d'ouvriers professionnels capables de créer, donc de détruire intelligemment avec le minimum de risques pour la vie de tous. Pour les " fonctions ", ce ne sera pas une question de débrouillage individuel qui devra prévaloir, mais l'intérêt qu'elles présentent pour la collectivité française ; il faudra donc l'accord de l'organisation. »
Extraits de Amicale dʼOranienburg-Sachsenhausen,
Sachso. Au cœur du système concentrationnaire nazi,
Plon / Editions de Minuit, 1982, pp. 360-363.

