Lʼascension difficile des « triangles rouges » au camp de Natzweiler-Struthof
Etude de Roger Leroy, Roger Linet et Max Nevers
1943-1945. La résistance en Enfer, Messidor, 1991
Si jusqu'à la mi-décembre 1943 les « triangles verts » exerçaient encore leur suprématie en occupant la plupart des postes clés de l'administration intérieure du camp, ils devaient néanmoins tenir compte des efforts déployés constamment par les « triangles rouges » pour accéder à des postes responsables.
Le rappel de cette lutte persévérante des « politiques » allemands sur deux ans et demi mérite d'être fait, il est édifiant.
Bien que minoritaires parmi les premiers arrivés, en 1941, les « politiques » constituent un noyau solide plus homogène que les autres groupes de détenus, et dès le début ils commencent à supputer comment ils pourront accéder à des postes d'encadrement pour rendre la vie concentrationnaire moins dure, comme leurs collègues y étaient parvenus dans d'autres camps, notamment à Dachau et à Buchenwald.
Dès la première année d'existence de Natzweiler, trois ou quatre parmi les plus connus parviennent à être nommés à des postes de responsabilité, probablement en raison de leurs aptitudes et connaissances professionnelles :
— August Fuhrmann, matricule 30, contremaître des électriciens, avait une grande autorité auprès des déte¬nus politiques.
— Georges Preetz s'occupait du planning des premiers Kommandos de travail.
— Ewald Motzkat, chef de chantier de la nouvelle construction, aida beaucoup de détenus en affectant les plus mal en point à des travaux plus légers.
— Max Stein, matricule 241, nommé chef de Block mais destitué en 1942 parce qu'il était trop solidaire des détenus, dut travailler dans un Kommando disciplinaire. Il fut chargé ensuite de l'économat où il préparait en cachette des suppléments alimentaires pour les plus affaiblis, à ses risques et périls.
— Hermann Weiss, arrivé en mai 1941, matricule 250, fut nommé chef de Block, et destitué...
Ces militants entretenaient entre eux des contacts d'information et d'échange sur ce qu'ils parvenaient à savoir du développement de la situation générale extérieure, politique et militaire, et sur la situation dans le camp, se souciant d'adoucir les conditions de détention des détenus.
Ils n'avaient pas seulement à se méfier des SS, mais aussi des droits communs dont l'activité consistait surtout à rechercher les positions les plus favorables afin de les exploiter à leur seul profit, tout en servant avec zèle les desseins haineux des SS.
Dès la mise en place de l'administration intérieure du camp (mai-juin 1941), le Lageraltester (chef de camp) était un « triangle noir ». Le secrétaire du camp ainsi qu'un chef de Block étaient deux « triangles verts », de même que les Kapos.
Une telle composition de l'équipe d'encadrement n'était pas le fait du hasard : elle correspondait à une volonté précise des SS cherchant à exploiter au maximum les contradictions opposant les différents groupes de détenus, et privilégiant les « triangles verts » qui étaient les plus redoutés.
Cependant, au fur et à mesure de l'arrivée au camp de nouveaux convois de détenus, de nouveaux postes de responsabilités devaient être créés.
C'est ainsi que :
— Willy Behnke, matricule 6, était en 1942 « coursier » du camp. Il devint au début 1943 chef de planning du travail.
— Willi Heiling, matricule 45, d'abord occupé aux cuisines, puis à l'infirmerie, devint ensuite chef de Block des « convalescents » (malades, inaptes au travail, en instance de départ à Dachau...)
— Hermann Kobold, matricule 660, chef de Block (très vite destitué). Il devint par la suite Schreiber du camp. Il était arrivé le 26 octobre 1941 avec un fort groupe d'antifascistes allemands parmi lesquels : Ferdinand Holl ; Karl Brand ; Léo Friedrich.
— Willi Kratt, matricule 670, chef du planning du travail, puis chargé d'une fonction administrative à la Stresstub. Avant son incarcération il était attaché d'ambassade. Il avait été arrêté par la Gestapo à sa descente d'avion, en 1939, alors qu'il revenait de Moscou où il avait accompagné le ministre allemand des Affaires étrangères, Ribbentrop, lors de la signature du pacte de non-agression germano-soviétique. Willi Kratt était-il « agent de renseignement » ? En tout cas il était suspecté par la Gestapo. Très cultivé, parlant cinq ou six langues, il était arrivé au camp très épuisé, après de durs séjours en prison. Il a spécialement aidé des détenus français. Il était un peu « secret », un peu « froid ». On disait qu'il était social-démocrate...
Cette équipe de « pionniers » réussit donc à occuper quelques fonctions d'encadrement.
Rien n'était simple. Certains Kapos (« triangle rouge pointe en haut » : déserteurs) prêtaient main forte aux agissements des droits communs : le Kapo Czavneky, « l'infirmier » Rendzmann, le chef de chambre Preuss.
À l'inverse, l'un des « asociaux » (souteneurs) Georg Marschall, matricule 209, contremaître au bureau de construction du camp, aidait discrètement dans la lutte contre les éléments criminels. Un autre « aso », Hans Gasch, matricule 174, chef du magasin d'habillement des détenus, fournissait des chiffons propres permettant de panser des déportés français, bannis des soins de l'infirmerie.
Les antifascistes allemands savaient avec qui une certaine collaboration était possible. Pas facile, dans une telle promiscuité, d'exploiter au mieux telle ou telle position conquise pour le bien général des détenus.
Extrait de Roger Leroy, Roger Linet et Max Nevers,
1943-1945. La résistance en Enfer,
Messidor, 1991, pp. 218-221.

