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Concours National de la Résistance et de la Déportation

Résister dans le système concentrationnaire (1940-1945)

Lien vers les ressources sur le même thème

Un plan dʼévasion au camp du Struthof en 1944

Etude de Roger Leroy, Roger Linet et Max Nevers

1943-1945. La résistance en Enfer, Messidor, 1991

Seul Max, pour lʼinstant, pouvait explorer une piste pour une liaison extérieure. Le vieux SS qui venait dʼêtre chargé des cuisines ne paraissait pas irréductiblement hostile aux détenus comme son prédécesseur. Il donnait à laver son linge à Rothau1, chez une jeune fille : Paulette. Il la payait par colis de nourriture et recevait du tabac ou des cigarettes que sa « lingère  » se débrouillait pour lui fournir.

 

Un jeune détenu lorrain, Eugène Mainz, qui travaillait aux cuisines avec Max avait réussi à faire passer une lettre destinée à ses parents à Nancy. Le vieux SS remettait la lettre, en cachette, à sa lingère, qui la postait plus loin... au-delà de Rothau, et ça marchait. Plus risquée était l'opération qui consistait à « recevoir » du courrier chez Paulette pour que le vieux SS le transmette en cachette à Eugène.

Celui-ci avait confié à Max ce secret, car il est toujours réconfortant de pouvoir dire à un bon ami ce que personne ne doit savoir.

Mais alors pourquoi ne pas tenter d'écrire à cette jeune lingère pour transmettre un mot à la mère de Max et lui faire savoir que des Français, là-haut, au camp, ne désespéraient pas de s'en sortir un jour ?

Le vieux SS transmit la lettre de Max dont il ignorait le contenu. Et Paulette, la « lingère », fit parvenir à Max un petit colis avec pain d'épice et chocolat, avec un simple mot lui disant que sa maman se portait bien.

Peu de temps après, une carte de la région, soigneusement cachée dans un colis de pain d'épice, nous parvenait avec indications de routes, voies ferrées, rivières, forêts, localités.

Nous avons demandé à Roger Laporte de s'adresser en confiance (et en secret) à son bon ami Gayot, excellent dessinateur, afin qu'il reproduise en huit ou dix plaquettes à juxtaposer cette carte « encombrante » mais précieuse. Le tout a été « planqué » au-dessus d'une poutre de toiture du Block des cuisines. Max et Guy Gaultier devaient être les seuls à connaître l'endroit.

Fedro Comotto, qui se retapait au Kommando des pluches, fouinait partout en cachette du Kapo Bruno. Il trouva, un jour, une grande carte de la région d'Alsace et des Vosges dans le plafond du grenier. Il en parla à Max Nevers qui aussitôt lui intima l'ordre de se taire. Dès ce jour-là, Fedro comprit que quelque chose se préparait.

Nous-mêmes ne savions pas comment « le maquis du Donon » avait pu être informé de notre désir de communiquer2. Mais notre liaison fut coupée pendant quelque temps sans que l'on en sache les raisons. Cependant on ne devait pas rester inactifs en attendant. Et la formation d'équipes combattantes à l'intérieur du camp ?

Là aussi il y avait du nouveau. Notre « secret a deux » s'était nécessairement étendu à deux ou trois autres camarades. Il fallait bien leur apprendre qu'un plan d'évasion était en cours d'élaboration, mais qu'ils n'avaient à connaître pour l'instant que la partie dont on leur confiait la responsabilité.

 

Roger :

« L'idée que j'avais en tête et qui avait mûri au cours de nos " réunions d'étude " avec Max était la suivante :

Organiser une attaque d'un et si possible de deux miradors, sur un côté du camp jouxtant la forêt de sapins, au moment même où une action de diversion serait faite du côté opposé, vers un et si possible deux autres miradors. Avec quoi ? Et comment ?

Des armes ? Nous avions imaginé de constituer plusieurs petits groupes de trois ou quatre lanceurs de pierres pour la toute première partie de l'attaque. Des pierres, il y en avait précisément partout le long du talus bordant à l'intérieur la clôture électrifiée.

En disposant nos équipes de lanceurs de pierres à distance donnée, on devait avoir une sorte de mitraillage incessant de pierres lancées sur la sentinelle avec l'objectif minimum de la gêner dans l'usage de sa mitrailleuse, et l'objectif maximum de la mettre hors d'état de tirer.

Comment lancer un et plusieurs ponts pour franchir la clôture électrifiée ? Avec les planches des tables des réfectoires munies de paillasses et de couvertures (bois et tissu constituant des isolants) et sur la base d'une équipe de six camarades pour chaque longue table, le pont pouvait se faire et devait permettre le passage prioritaire des « attaquants au couteau », puis des équipes ayant un rôle à jouer aussitôt à l'extérieur, enfin des autres.

Il nous fallait un ou deux groupes sûrs de véritables francs-tireurs, dont le passage sur la clôture de fil de fer barbelé électrifié devait être assuré, et qui auraient pour mission de grimper à l'échelle du mirador afin d'attaquer la sentinelle au couteau, lui prendre mitrailleuse et revolver... »

Quant aux couteaux et aux rasoirs, le recensement en avait été fait ainsi que celui des « utilisateurs  ». (Les couteaux devaient être dérobés aux cuisines, les rasoirs chez les coiffeurs...)

Enfin, cette première phase d'attaque devant être menée très vite, on devait pouvoir récupérer au moins trois mitrailleuses : il était indispensable de nettoyer de la présence des SS tout le côté du camp proche de la forêt de sapins et le côté prison et crématoire.

Le moment était venu où il fallait confier une partie du secret à deux puis à trois, puis quatre camarades sûrs. Mais pas tout le plan! Seulement une idée d'ensemble pour que chacun sente que ça devenait sérieux et pour que chacun s'engage à bien faire ce qu'on attendait de lui.

Jean Vieville était chargé de rassembler les rasoirs et de les répartir (il devait avoir avec lui une doublure ou un adjoint). Il était, de plus, responsable d'un groupe d'attaque avec des pierres...

Max Nevers, chargé des couteaux (aux cuisines) ainsi que du ravitaillement (avec Petit Jean), avancerait avec une équipe portant des tables et des « matelas » pour franchir les barbelés...

- Roger Pinçon et Ernest Delaunay étaient chargé d'un autre « pont » avec tables et matelas.

- Roger Laporte, des chaussures en cuir et d'u groupe de lanceurs de pierres... (assisté de son bon ami Gayot).

- Petit Jean et Roger Pinçon avaient planqué dans leurs ateliers des pinces qui serviraient à couper les barbelé électrifiés.

Toute la partie boisée constituait une sorte de rempart naturel de protection alors que la partie haute du camp, près du baraquement SS, était plus vulnérable.

Les groupes de diversion (côté villa du commandant) étaient placés sous la responsabilité de Lucien Bordier qui avait immédiatement été volontaire pour cette mission. Un autre groupe était envisagé pour couper le courant électrique afin que Roger Pinçon fasse les ouvertures nécessaires dans l'enceinte de fil de fer barbelé...

 

La réussite devait reposer sur la synchronisation de l'attaque intérieure avec une attaque extérieure des maquis de la région. Cette action devrait, en principe, occuper et disperser la troupe SS disponible au camp et alentour ; favoriser la sortie des détenus valides et l'évacuation des autres ; assurer leur protection au-delà des limites de l'Alsace, renforcer les maquis avec les déportés libérés, qui se porteraient volontaires et combattre...

François Faure qui avait son mot à dire à propos des invalides du Revier, recommandait à Roger Linet la plus extrême prudence. Une telle opération était inconcevable en dehors de la période proche des combats de la Libération de la région.

Tout cela nous confirmait dans l'idée que sans l'aide extérieure toute tentative d'évasion du camp serait suicidaire.

 

Roger :

« J'avais informé le général Delestraint de ce plan d'évasion. Il considérait que c'était très risqué, mais non à rejeter, car il redoutait lui aussi les réactions ultimes des SS. Il pensait qu'un tel plan devait avoir un caractère exceptionnel et qu'on ne pourrait passer à l'attaque qu'en coordination avec des forces venant de l'extérieur. »

 

 

Notes

1 Rothau est la ville la plus proche du camp où les convois de déportés arrivent.

2 Le frère de Paulette : Ernest Bolle, qui habitait à Rothau, travaillait aux chemins de fer, au dépôt de la gare de triage de Mittelhausbergen, comme chauffeur-mécanicien.

Ernest Bolle était en liaison bihebdomadaire avec Marcel Jean-Petit, de Grand-Fontaine, Résistant du Maquis du Donon.

En fait, Ernest Bolle faisait partie de ce Maquis, mais avec la consigne de rester à son emploi pour fournir des renseignements et assurer des liaisons.

Mais Paulette ne savait rien de tout cela.

Elle racontait à son frère un peu de ce qu'elle savait sur le camp et sur les détenus français. Elle avait expliqué comment elle envoyait parfois un petit colis, transmis par le vieux SS.

Sans doute, le frère de Paulette avait-il glissé la carte d'état-major dans la préparation d'un colis à l'insu de Paulette ? Les simples mesures de vigilance et de sécurité d'un résistant justifiant cette discrétion.

 

Extrait de Roger Leroy, Roger Linet et Max Nevers, 1943-1945. La résistance en Enfer,

Messidor, 1991, pp. 294-298.