Lʼaccoutumance des membres du « Sonderkommando » de Birkenau
Témoignage de Zalmen Lewental
Extrait de « Des voix sous la cendre », Revue dʼhistoire de la Shoah, 2001
Zalmen Lewental est déporté à Auschwitz en décembre 1942 et est affecté au début 1943 au Sonderkommando du Krematorium III de Birkenau. Avant sa mort en novembre 1944, il rédige un manuscrit, enfoui dans un récipient métallique à proximité du Krematorium III. Retrouvé en très mauvais état, il présente de nombreuses lacunes (remplacées par [--] ou par ? ?? dans le texte).
30.
Malheur, tel était le sentiment de chacun de nous. Telle était la pensée de chacun de nous tous. Nous avions mutuellement honte de nous regarder droit dans les yeux, des yeux gonflés de douleur et de honte de pleurer ; pour se lamenter, chacun se fourrait dans un coin différent afin qu'aucun de ses proches ne le trouve [--] J'avoue que moi-même [--] que mon père était aussi [--]. À mon approche, qu'il ne voie pas [--] savais que quand nous nous [--], nos cœurs allaient [--] de douleur [--] cela a effectivement été lors de [--] camp quand j'ai aperçu le [--], m'a demandé où étaient ses sœurs, ses frères, [sa femme et ses enfants, ses parents], où étaient-ils tous maintenant ? [--]
31.
[On manquait] d'audace pour mettre fin à ses jours [--] Personne ne l'a fait à lʼépoque. Pourquoi ? [--] pas. Cela demeure une question à laquelle [il est présentement difficile de répondre]. Toutefois, un peu plus tard, après avoir repris nos esprits, il s'est trouvé de nombreux hommes qui à la première occasion, comme par exemple tomber malade ou simplement affronter une situation extérieure plus ou moins [déstabilisante], ont aussitôt mis fin à leurs jours [--] Dehors, au camp, il était [parmi les] centaines qui ont [--] été fusillés [--]. Cela reste une question [--] Il est vrai que la vie [--] la volonté de vivre [--] présentée, n'a jamais été évaluable ni évaluée [--], tout simplement chez nous [--].
32.
Les psychologues [disent ? ] que l'homme, quand il s'estime complètement perdu, sans aucune chance et sans aucun espoir, devient incapable de rien faire, fût-ce la moindre chose, il est déjà comme un homme mort. Car l'homme est capable, énergique et prêt au risque aussi longtemps qu'il pense, par sa démarche hardie, atteindre et obtenir quelque chose. En revanche, quand il perd toute chance et tout espoir, il n'est plus bon à rien. Il [commence] [à penser ? ] au suicide [--] (un sujet pour les psychologues) [--]. Laissé conduire comme des moutons, les plus forts, les plus héroïques [parmi nous] se sont [effondrés] dès l'instant où l'on nous a amenés ici et [--], [tout ? ] pris et nous a donné de tels [--] costumes de prisonniers, [nous avons] été humiliés, complètement [--], enveloppés dans un manteau étranger [--] sont encore notre [--] ont été pris [--]
33.
[--] dans l'intelligence qu'il possède mais elles sont, sans distinction, elles-mêmes dominées inconsciemment par la volonté spirituelle de vivre, par l'aspiration à vivre et à survivre. Comme si tu te persuadais que tu ne te soucies pas de ta propre vie, de ta propre personne, mais uniquement de l'intérêt de la collectivité pour la survie, pour telle ou telle raison, dans tel ou tel but, on trouve des centaines de prétextes. Mais la vérité, c'est qu'on a envie de vivre à tout prix. On a envie de vivre parce qu'on vit, parce que le monde entier vit et tout ce qui est agréable, tout ce qui est lié à quelque chose est en premier lieu lié à la vie. Sans la vie, c'est [--]. C'est la pure vérité. Soyons clair et net si quelqu'un vous demande : « Pourquoi as-tu [--] », je lui répondrai [--] : « C'est [--] » Qu'il constate : je suis moi-même trop faible, je suis tombé sous la pression de la volonté de vivre ; afin de pouvoir évaluer correctement [--] vouloir vivre, mais non [--] il s'agit [--]
34.
[--] Pourquoi fais-tu un travail [aussi] peu convenable, comment vis-tu, pourquoi vis- tu, quel est ton but pour vouloir vivre encore ? [--] C'est cela qui constitue le point très faible de [--] notre Kommando que je n'ai absolument pas l'intention de défendre dans son ensemble, en tant qu'entité. Je dois ici dire la vérité : plus d'un s'est à tel point, avec le temps, laissé aller, c'en était une honte pour soi-même. Ils avaient simplement oublié ce qu'ils faisaient et ce à quoi ils s'appliquaient et avec le [temps, ils s'y étaient si] accoutumés qu'on en venait à s'étonner [--] à pleurer, à se lamenter de ce que [--] mais ce sont des ? ?? tout à fait normaux, moyens, [--] ordinaires, très modestes [--], sans le vouloir, cela devient banal et l'on s'habitue à tout et ainsi les événements n'impressionnent plus, on crie, on regarde indifférent périr quotidiennement des dizaines de milliers d'hommes et puis, rien.
[…]
Extrait de « Des voix sous la cendre », Revue dʼhistoire de la Shoah. Le monde juif,
n° 171, janvier-avril 2001, pp. 99-101.
Revue publiée par le Centre de documentation juive contemporaine (CDJC)

