Accueil

Concours National de la Résistance et de la Déportation

Résister dans les centres de mise à mort (1942-1944)

Lien vers les ressources sur le même thème

Lʼimportance dʼune amie à Auschwitz

Témoignage dʼOdette Elina

Sans fleurs ni couronnes. Auschwitz 1944-1945, Mille et une nuits, 2005

Odette Elina est résistante dès 1940 et intègre lʼArmée secrète en 1942. Arrêtée en avril 1944, elle est déportée à Auschwitz en tant que juive. Ecrit dans les mois qui suivent son retour en 1945, son témoignage est publié en 1948, accompagné de dessins de sa main.

Hella

Elle n'était pas belle, avec son nez lourd, ses yeux plutôt ternes, sa structure robuste, inélégante. Intelligente, mais sans aucune séduction particulière.

Simplement elle était mon amie.

Nous nous étions rencontrées une fois avant la déportation et avions échangé quelques paroles. Je n'avais d'ailleurs éprouvé pour elle aucune sympathie spéciale.

C'est le premier soir, dans la salle de douches, qu'Hella me reconnut et s'approcha de moi.

A partir de ce moment, comme par un accord tacite, nous avons formé étroitement équipe.

Elle me connaissait à peine depuis deux heures, qu'elle volait pour moi une blouse en loques : « Prends-la, me dit-elle, tu as plus froid que moi. »

Cela paraît ridicule, mais quelle signification avait ce geste et combien ce lambeau de satinette me fut précieux, quand à peu près rien d'autre ne me protégeait de la bise aigre des matins.

Hella était née en Pologne, de père juif et de mère catholique. Elle habitait la France depuis cinq ans.

C'est à Montpellier, où elle achevait ses études de médecine, qu'elle fut arrêtée.

Cette petite Polonaise parlait le français avec une rare perfection et connaissait fort bien notre littérature. Elle avait seulement vingt-trois ans, mais une maturité d'esprit qui me semblait bien au-dessus de son âge.

Nous travaillions ensemble, ensemble nous avions froid, ensemble nous souffrions.

Je lui donnais du pain, car elle avait plus faim que moi.

Le soir, avec patience, elle pansait mes plaies. Je lui racontais ce qu'avait été notre travail clandestin et m'excitais au souvenir de mille détails, j'étais heureuse de la voir s'y intéresser passionnément.

À cette époque, les seuls moments où j'eusse conscience de ma dignité étaient ceux pendant lesquels je parlais du « boulot ».

À présent, je me rends compte que je dois à Hella beaucoup de mon courage : je tenais intensément à son estime et voulais rester, en face d'elle, quelqu'un de fort. La décevoir eût été détruire un des rares sentiments affectifs que j'éprouvais.

Hella avait eu plusieurs fois l'occasion d'entrer comme médecin dans un Revier. Elle s'y était toujours refusée pour deux raisons : la crainte de la contagion et le désir de ne pas me quitter.

Or, brutalement, au sortir de la quarantaine, nous fûmes séparées. Ce fut certainement la première et la plus grosse déception que j'aie éprouvée au camp. Bien que nous eussions toutes deux d'autres camarades, nous nous sentîmes littéralement amputées d'une partie de nous-mêmes.

Cela aide tant à supporter la souffrance, une amie.

En juin 44, à la suite de plusieurs changements, nous nous sommes trouvées parquées dans des Blocks presque voisins. Cette proximité nous permit de nous voir assez souvent, pendant quelques instants, en dehors des heures de travail.

Hella venait quelquefois me voir, vers cinq heures du matin, avant l'appel. Moi, je me traînais jusqu'à son Block, le soir, lorsque, au retour travail, l'appel fini, j'avais encore la force de faire quelques pas.

Quand nous avions eu vent d'une bonne nouvelle, nous nous la communiquions avec enthousiasme.

Quelquefois, grâce à sa connaissance de la langue polonaise, Hella réussissait à avoir quelques journaux que nous faisions circuler en cachette.

En juillet, je dus entrer au « Block de repos » pour une plaie à la jambe qui s'obstinait à suppurer.

Quand je revins au Lager A, j'appris qu'Hella était entrée au Revier.

Cette nouvelle me bouleversa, car je savais sa peur panique des sélections. Pour se résoudre à se faire hospitaliser, elle avait dû attendre d'être à la dernière extrémité.

Atteinte d'une angine diphtérique, elle n'avait diagnostiqué qu'une simple angine. Quand elle fut forcée d'entrer à l'hôpital, il était déjà bien tard.

Elle perdit la vue, le toucher, la voix.

Le 8 août, j'entrai à l'hôpital moi-même atteinte d'une très forte fièvre.

Là, j'appris d'une petite doctoresse amie qu'Hella allait beaucoup mieux, qu'elle avait recouvré la vue et le toucher, mais, malheureusement, pas complètement la voix.

Cinq semaines plus tard, la veille de ma sortie du Revier, j'eus l'immense joie de voir arriver Hella en personne.

Elle était drapée dans une couverture grise et je ne voyais d'elle que sa tête rasée et son visage qui ne me parut pas trop amaigri.

Nous nous jetâmes dans les bras l'une de l'autre. Hélas, elle ne pouvait pratiquement plus parler à voix haute et tout ce qu'elle me dit, ce soir-là, ne fut qu'un long et triste murmure.

Malgré tout, ce revoir nous rendit vraiment joyeuses et provoqua en nous un extraordinaire enthousiasme.

Nous espérions violemment d'importants événements pour l'automne et désirions considérer notre providentielle rencontre comme un heureux augure.

Le lendemain matin 5 septembre, je fus envoyée, en raison de mon extrême maigreur, dans un Block de repos.

En octobre, il y eut dans le camp une rage de sélections.

On brûlait les gens à tour de bras.

Hella, n'ayant pas recouvré la voix, était toujours au Revier, en convalescence.

Je ne l'ai jamais revue.

Les Allemands l'ont prise et brûlée.

 

Extrait de Odette Elina, Sans fleurs ni couronnes. Auschwitz 1944-1945

Mille et une nuits, 2005, pp. 56-61.