Les évasions à Auschwitz pour transmettre des informations
Etude de Henryk Swiebocki
Auschwitz, camp de concentration et dʼextermination, Musée dʼEtat dʼAuschwitz-Birkenau, 1994
Les évasions étaient particulièrement importantes quand les fugitifs, après avoir retrouvé la liberté, apportaient des informations sur les crimes commis par les nazis. Nous avons déjà parlé du rapport établi par Witold Pilecki, emporté par Stanistaw Gustaw Jaster en 1942 et destiné au commandement de l'Armée de lʼIntérieur (AK) ainsi que de Siegfried Lederer qui, en 1944, informa le Conseil juif du ghetto de Theresienstadt sur le sort des Juifs au KL Auchwitz. Le 28 juin 1944, deux Polonais — Konstanty Jagillo (numéro 4507) et Tomasz Sobanski (numéro 13609) — réussirent à prendre la fuite du terrain de Deutsche Ausrüstungswerke où ils s'étaient cachés la veille dans une cave en béton. Pris en charge par un agent de liaison d'un groupement clandestin du Parti socialiste polonais (PPS) qui agissait près du camp, ils furent transférés à Cracovie. Ils transmirent à l'organisation du PPS de Cracovie des documents ramenés de KL Auschwitz (les plans du camp, les croquis montrant comment étaient disposés les postes des SS et les messages codés établis dans le camp). Ensuite, conformément aux projets fixés avant l'évasion, les fugitifs revinrent sur le terrain près du camp où, dans le cadre de la résistance clandestine du PPS, ils vinrent en aide aux déportés. Konstanty JagieHo trouva la mort le 27 octobre 1944 en luttant contre des SS pendant une action qui avait pour but de récupérer des fugitifs du KL Auschwitz 21.
Les fugitifs établirent souvent des rapports et des relations concernant le camp. Certains de ces témoignages furent publiés pendant la guerre. En novembre 1944, à Washington fut publiée une brochure en anglais intitulée German Extermination Camps — Auschwitz and Birkenau (Les camps d'extermination allemands — Auschwitz et Birkenau). Elle contenait les témoignages des fugitifs du KL Auschwitz : du détenu polonais Jerzy Tabeau (enregistré dans le camp comme Jerzy Wesolowski, numéro de matricule 27273), des détenus juifs originaires de Slovaquie — Alfred Wetzler (numéro 29162), Rudolf Vrba (enregistré dans le camp comme Walter Rosenberg, numéro de matricule 44070), Arnost Rosin (numéro 29 858), et celui d'un Juif polonais Czeslaw Mordowicz (numéro de matricule 84216).
Le premier de ces détenus choisit une façon extraordinaire de fuir du KL Birkenau, plus précisément de la tranche de construction BIIe (le camp des Tziganes) avec un autre polonais Roman Cieliczko (numéro de matricule 27089). Ce fut le soir du 19 novembre 1943. Tabeau et Cieliczko provoquèrent un court-circuit dans les fils de la clôture et l'extinction des phares de sécurité. Protégés par des gants en caoutchouc et se servant de pinces, ils coupèrent à plusieurs endroits les fils barbelés et sortirent à l'extérieur. Pendant ce temps-là, les SS qui étaient de garde sur les miradors, surpris et désorientés, tirèrent des coups de feu dans toutes les directions. Les fugitifs, à l'abri dans l'obscurité, réussirent à quitter le terrain proche du camp. Après leur fuite, ils rejoignirent tous les deux le mouvement de la résistance et luttèrent contre les forces d'occupation allemandes. Cieliczko, qui fit partie d'un groupuscule de partisans, trouva la mort lors d'une action. Tabeau devint membre de la résistance du PPS. Il lutta dans les troupes socialistes jusqu'à la fin de la guerre, notamment dans la région du KL Auchwitz. Au tournant des années 1943 et 1944, à Cracovie, il écrivit un rapport sur le camp. La résistance polonaise envoya ce texte par des voies secrètes en Occident où il fut publié dans la brochure mentionnée ci-dessus22.
Rudolf Vrba (Walter Rosenberg) et Alfred Wetzler s'évadèrent du KL Birkenau le 7 avril 1944. Ils se cachèrent dans l'un des bunkers qu'ils avaient repéré auparavant sur le terrain du "Mexique" et qu'ils quittèrent trois jours après. En se dirigeant vers le sud, ils parvinrent en Slovaquie, aidés en route par des Polonais. Le 25 avril à Zylina, ils rencontrèrent en secret les représentants du Conseil juif de Slovaquie et ils leur présentèrent un rapport sur le camp. Le compte rendu détaillé qui fut envoyé secrètement en Occident fut établi à partir de ces deux témoignages.
Vrba et Wetzler restèrent en Slovaquie après leur évasion du camp. Ils rejoignirent la résistance. Vrba prit le maquis et il lutta dans les montagnes de Slovaquie occidentale. Il fut décoré pour sa vaillance. Wetzler, lui aussi, rejoignit le maquis23.
Arnost Rosin et Czeslaw Mordowicz s'évadèrent du KL Birkenau à la fin mai 1944. Ils choisirent la même méthode que Wetzler et Vrba, mais l'endroit était différent — un bunker creusé dans du gravier derrière la clôture du camp. Les fugitifs réussirent à atteindre la Slovaquie et pendant une rencontre secrète qui eut lieu à Liptowski Swiety Mikulasz, ils apportèrent un rapport sur le KL Auschwitz au Conseil juif. Ce témoignage, sous forme d'un compte rendu écrit, fut envoyé en Occident. Les deux fugitifs survécurent à la guerre, bien que Czeslaw Mordowicz passât encore par bien des souffrances. En effet, en automne de 1944, il fut capturé à Bratislava et incarcéré de nouveau au KL Auschwitz. Heureusement, les SS ne l'identifièrent pas, ce qui lui sauva la vie. Transporté dans un autre camp, il y fut enfin libéré24.
Dans la deuxième moitié de l'année 1944, fut publiée en Angleterre l'information intitulée The Camp At Drancy And The Extermination Camps In Poland (Le camp de Drancy et les camps d'extermination en Pologne). Elle fut écrite par un Juif anonyme qui réussit à s'évader du sous-camp de Neu Dachs à Jaworzno. L'évasion eut lieu probablement le 7 septembre 1943, du terrain de la mine de charbon où étaient employés les déportés25.
Les rapports qui ne furent pas publiés pendant la guerre mais qui méritent néanmoins notre attention, furent ceux établis par les Polonais — Witold Pilecki, déjà mentionné à plusieurs reprises, et Stanislaw Chybinski (numéro de matricule 6810). Pilecki s'évada du camp le 27 avril 1943 en compagnie de deux autres polonais — Jan Redzej (enregistré dans le camp en tant que Jan Retko, numéro de matricule 5430) et Edward Ciesielski (numéro de matricule 12969). L'évasion eut lieu pendant la nuit, à peu près vers 2 heures, alors qu'ils travaillaient dans la boulangerie du camp éloignée d'environ deux kilomètres du KL Auschwitz I. Les déportés coupèrent les fils de l'installation d'alarme, ouvrirent la porte blindée avec un double des clés, ils dévissèrent la barre de fer qui protégeait la porte et ainsi, sortirent de la boulangerie. Une fois à l'extérieur, ils barricadèrent la porte de manière à ce que les SS de l'escorte ne puissent pas sortir, les fenêtres étant grillagées. Les fugitifs réussirent à quitter sans difficulté le terrain proche du camp et ils parvinrent jusqu'au Gouvernement général. Ils prirent contact avec la résistance polonaise (AK) et luttèrent dans ses rangs contre l'occupant. Pilecki fit des rapports sur le KL Auchwitz et les transmit au commandement de l'Armée de l'Intérieur. Les trois fugitifs participèrent ensuite à l'Insurrection de Varsovie en 1944. Ce fut là que Redzej trouva la mort pendant une action. Ciesielski et Pilecki survécurent à la guerre. Ce dernier fut pourtant condamné à la peine de mort par les dirigeants communistes polonais : l'exécution eut lieu en 194826. Stanislaw Chybinski prit la fuite le 20 mai 1943 avec deux autres polonais pendant des travaux de construction sur le terrain proche du camp. Après sa fuite, en été 1943, il écrivit un rapport sur le camp intitulé "Les images d'Auchwitz". Les dirigeants de la résistance polonaise reçurent ce texte. Chybinski lutta ensuite sur le terrain proche du camp dans les rangs de l'Armée de l'Intérieur (AK). Il survécut à la guerre27.
Extrait de Henryk Swiebocki, « Les évasions du camp dʼAuschwitz »,
dans Auschwitz, camp de concentration et dʼextermination,
Musée dʼEtat dʼAuschwitz-Birkenau, 1994, pp. 267-269.
Notes
21 APMO. IZ-8/4a. Documents de la Gestapo de Lodz, fiches 25-26 (télégramme concernant l'évasion de K. Jagiello et de T. Sobanski); T. Sobanski, op. cit. pp. 80-87, 216-218; D. Czech, op. cit. p. 795.
22 APMO. IZ-8/3a. Documents de la Gestapo de Lodz, fiche 113 (télégramme concernant l'évasion de J. Wesolowski et de R. Cieliczko); APMO. Zespol Oswiadczenia (Dossier Déclarations), t. 98 fiches 12-31, témoignage de l'ancien détenu Jerzy Tabeau; Henryk Swiebocki, Auschwitz — czy w czasie wojny swiat znal prawde o obozie ? (Est-ce que le monde connaissait la vérité sur le camp pendant la guerre ? ) Zeszyty Oswiecimskie, 1992, numéro spécial (IV), pp. 12-17, 42; Martin Gilbert, Auschwitz und die Allierten, München, 1982, pp. 384-386.
23 APMO. IZ-8/4. Documents de la Gestapo de Lodz, fiches 65-67 (télégramme concernant l'évasion de W. Rosenberg et celle de A. Wetzler); APMO. Zespol Oswiadczenia (Dossier Déclarations), t. 40 fiches 35-42, témoignage de l'ancien détenu Alfred Wetzler ; Rudolf Vrba, Alan Bestie, Ich kann nicht verbegen, München 1964, pp. 225-227, 261-285, 290, 298-299; H. Swiebocki, Auschwitz..., pp. 21-31, 39-42.
24 APMO. IZ-84. Documents de la Gestapo de Lodz, fiches 118-119 (télégramme concernant l'évasion de C. Mordowicz et de A. Rosina); APMO. Zespôt Oswiadczenia (Dossier Déclarations), t. 50 fiches 103, 107-111, témoignage de l'ancien détenu Czeslaw Mordowicz; H. Swiebocki. Auschwitz..., pp. 33-39, 42; M. Gilbert, op. cit. pp. 253, 272, 384-386.
25 L'Institut polonais et le Musée du général Sikorski à Londres. Archives. A. 12 73/5 copie de l'article : The Camp At Drancy And The Extermination Camps In Poland.
26 APMO. A-AuI-1. Télégrammes concernant les évasions des détenus, t. 1 fiches 116-118 (concernant l'évasion de T. Serafiriski, J. Retko, E. Ciesielski); APMO. Zespôl Wspomnienia (Dossier Mémoires), t. 130 fiches 3-14 et t. 183 fiches 4-71 (rapport de W. Pilecki rédigé après l'évasion); J. Garlihski, op. cit. pp. 167-173, 265-266.
27 T. Iwaszko, Ucieczki wiezniôw... (Les évasions des détenus...) pp. 19-20; H. Swiebocki, Przyobozowy ruch oporu... (La résistance près du camp d'Auschwitz...) pp. 53-54.

