Une révolte avortée à Auschwitz
Témoignage de Rudolf Vrba
Je me suis évadé dʼAuschwitz, Ramsay, 1988
Rudolf Vrba, arrivé à Auschwitz en juin 1942, est affecté au Sonderkommando et devient secrétaire du camp de la Quarantaine. A ce poste privilégié, il est en mesure de saisir lʼampleur du massacre en cours. En septembre 1943, un convoi arrive du ghetto de Theresienstadt. Quatre mille juifs tchèques sont installés dans le camp B, désigné aussi comme le camp des familles. Rudolf Vrba est chargé de passer les messages de la résistance intérieure et se lie avec Alice Munk, assistance de Fredy Hirsch, juif allemand ayant émigré en Tchécoslovaquie, responsable du dortoir des enfants du camp des familles et personnalité influente.
Ils étaient environ quatre mille et les spéculations allaient bon train tandis que nous les regardions s'installer. Jamais encore les familles n'étaient restées réunies à Auschwitz, sauf dans les chambres à gaz. Jamais encore les détenus n'avaient été autorisés à conserver les vêtements et bagages. C'était troublant, mystérieux et nous autres, vétérans du camp, étions tout à fait sûrs que ce traitement de faveur cachait un piège.
Les SS les traitaient avec respect, plaisantaient avec eux, jouaient avec les enfants. Ensuite, quand les bagages furent rangés, tous les secrétaires furent appelés pour les inscrire dans les registres de Birkenau.
Je pensais alors pouvoir trouver une réponse à ce mystère mais le peu que j'ai appris ne fit que renforcer mon étonnement et mes doutes. Je remarquais tout d'abord que les numéros qu'on leur avait à tous tatoués sur le bras, même aux enfants les plus jeunes d'environ deux ans, n'avaient aucun rapport avec la numérotation en usage Auschwitz, et chacun possédait une carte sur laquelle il était écrit : six mois de quarantaine, traitement spécial !
« Traitement spécial » était Auschwitz une expression terrifiante, elle signifiait l'extermination et pourtant ces gens qui arrivaient du camp de Theresienstadt (aujourd'hui Terezin), un ghetto près de Prague, était à l'évidence gardés en vie dans un but précis. Ce problème me dépassait et dès que je pus je fis un rapport complet à Schmulewski, qui, je le savais à présent, dirigeait le mouvement clandestin de Birkenau.
Je m'aperçus qu'il était déjà assez informé de ces événements surprenants. Des cellules clandestines avaient été immédiatement mises en place dans le camp des une réunion spéciale des membres dirigeants de la résistance fut convoquée pour examiner la situation : pourquoi avait-on pris des gants avec ces familles ? pourquoi toutes les lois du camp n'avaient-elles pas été respectées ? et très vite, ils arrivèrent à une conclusion après tout raisonnable.
Nous avions appris qu'il y avait à Theresienstadt (Terezin) environ 100 000 juifs. Il n'y avait aucun doute pour nous qu'ils étaient tous destinés à Auschwitz et à la solution finale, mais d'après les renseignements que nous fournissaient les nouveaux arrivants, cela ne serait pas une opération facile.
Prendre des gants avec eux était en vérité essentielle, parce que, dans ce ghetto un peu particulier, la Croix-Rouge internationale avait des observateurs.
[…] Chaque jour me rappelait que la situation était alarmante, situation qui en décembre se compliqua encore quand un autre convoi de quatre mille Tchèques arriva du ghetto de Theresienstadt.
Les clandestins furent très sérieusement inquiets de ce nouvel arrivage, ils devaient faire face une situation sans précédent – les enfants par exemple – et unir toutes leurs forces en branle pour sinon résoudre les problèmes en tout cas y remédier. […]
Je voyais chaque jour Schmulewski pour faire mon rapport et chaque jour j'avais l'impression que son regard se durcissait. Je devais me retenir pour ne pas lui demander ce qu'il pensait mais c'eût été manquer à la discipline. Au fur et à mesure que le temps passait je devenais de plus en plus inquiet car je sentais qu'il les savait condamnés.
[…] Des messages secrets s'échangeaient entre Schmulewski et le mouvement clandestin du camp des familles. Je les analysais soigneusement chaque jour, essayant d'y trouver une parcelle d'espoir mais toujours sans succès. D'une dizaine de sources différentes, Schmulewski glanaient des bribes de renseignements qui semblaient tous aller dans la même direction… vers la cheminée. Pourtant, pendant ce temps, je savais qu'il n'avait pas renoncé, que derrière le masque indéchiffrable de son visage il y avait un plan qui pourrait éviter le désastre, sauver les Tchèques, sauver Alice. Je n'avais aucune idée de ce que cela pouvait être j'avais confiance en lui en tant qu'homme, en tant que dirigeant.
Ce ne fut que le 4 mars, jour J moins trois, quʼil me dévoila une partie de ce qu'il pensait, c'était loin d'être rassurant.
- Rudi, cette affaire sent de plus en plus mauvais. On leur a dit d'écrire chez eux et de postdater leur lettre d'un mois. Les SS prétendent que c'est à cause de la censure, qu'elle doive d'abord aller à Berlin. Ça ne tient pas debout.
- Mais pourquoi, insistai-je, ne serait-ce pas possible ?
Il fit un signe négatif de la tête :
- Non, Rudi, désolé ce n'est pas possible. Le Sonderkommando a reçu l'ordre de préparer les fours pour quatre mille personnes pour la nuit du 7 mars. Les SS parlent d'une opération spéciale, difficile.
Il me regarda durement, j'étais déconcerté :
- Tu ne comprends donc pas ? Ça ne va pas être facile de gazer ces gens. Ce ne sont pas des innocents qui descendent d'un train. Ceux-là savent, ils pourraient se défendre. Va les voir et répètent leur tout ce que je viens de t'expliquer.
Je retournai au camp, les faits martelés par Schmulewski se bousculaient dans mon crâne. Un combat ! Je pensais aux enfants pris dans les feux croisés d'une centaine de mitrailleuses. Je pensais aux jeunes filles qui n'avaient jamais vu de sang. Avant tout, je pensais Alice. Pourtant, lentement l'idée faisait son chemin, ce n'était qu'en combattant qu'ils avaient une chance de s'en sortir ; alors tout allait dépendre du soutien que les autres détenus pourraient leur apporter. Quelle était la force de la résistance ? Est-elle disposée à agir ?
C'était facile de dire, les résistants se dresseront pour se joindre à eux mais il fallait bien admettre que c'était leur demandé un énorme sacrifice. Ces hommes avaient réussi à survivre à des situations innommables, chaque jour leur chance de survie augmentait. Déjà quelques-uns d'entre eux parlaient de la libération, du rouleau compresseur russe qui écraserait les défenses d'Auschwitz et des SS balayés par la vague déferlante des vainqueurs.
Allaient-ils tout risquer, ces prisonniers endurcis pour sauver quatre mille Tchèques, eux qui avaient vu mourir un million de gens ? Ou peut-être se battraient-ils pour quelque chose de beaucoup plus important ? Pour la destruction dʼAuschwitz par exemple ? Pour une évasion massive dans les forêts où les partisans polonais rodaient ? Qu'est-ce que Schmulewski avait en tête et que voulait dire son message brutal ? Intérieurement, je maudissais la discipline qui m'interdisait de poser des questions puis je me mis à la recherche d'Alice, Héléna et Véra [trois jeunes femmes membres du groupe clandestin du camp des familles] pour leur transmettre ce qu'il avait dit.
[Malgré les signes inquiétants qui se multiplient, les responsables du camp des familles refusent l'éventualité d'un soulèvement. Le 7 mars au matin, le camp est cerné par les SS.]
J'allais trouver Schmulewski, dont les yeux étaient cernés comme quelqu'un qui n'avait pas dormi la nuit ; il alla directement au but avec une franchise brutale :
- Les nouvelles sont les suivantes, le camp des familles meurt aujourd'hui.
- Tu veux dire qu'il y aura une sélection ? Ils vont se débarrasser des vieux, des enfants, des malades ?
- Non, tout le monde y passe. Et ce sera peut-être à cause de cela notre grand jour. C'est la première fois qu'ils vont essayer de gazer plusieurs milliers de personnes parfaitement au courant de ce qui se passe. C'est le moment de la révolte et les SS le savent très bien.
Son visage était totalement dénué l'expression mais on percevait en lui une tension extrême. Je sentais chaque fibre de son être réclamer une action immédiate mais il savait parfaitement se contrôler.
- Je ne peux pas demander à nos camarades de risquer leur vie pour une cause perdue. Mais si les Tchèques se soulèvent, s'ils engagent un vrai combat, ils ne se battront pas seuls. Des centaines, peut-être des milliers d'entre nous seront à leurs côtés et avec un peu de chance ce pourrait être la fin de ce merdier. Va leur dire. Dis-leur quʼils nʼont rien à perdre, ils combattent ou ils meurent [...]
Les clandestins du camp des familles arrivèrent un par an et s'assirent par terre, je n'avais que deux chaises. Je me mis sur le lit, Alice près de moi, son bras autour de mes épaules. Ils sortirent des cigarettes, ou en roulèrent et pendant ce temps je les comptai. Exactement seize et plus de filles que de garçons.
J'essayai de les imaginer comme une armée en lutte, mettant le feu aux poudres et embrasant le camp, ce n'était pas facile. Ils étaient jeunes, braves, dévoués mais ce n'était que des enfants pas encore endurcis par la vie, les difficultés ou la haine. Je me demandais quelle dose de courage il leur faudrait pour contrebalancer leur innocence, pour qu'ils aient une chance au milieu d'un massacre.
Crûment, sans prendre de gants, je leur fis part de la situation. En parlant, j'étudiai leurs visages et quand j'eus fini, j'étais sûr que leur cœur était assez grand pour accepter la sale besogne qui les attendait, car ils étaient calmes et sans crainte, peut-être parce qu'il leur restait à affronter la réalité de la mort.
[Fredy Hirsch est pressenti pour prendre la tête du soulèvement, mais il se suicide pour ne pas avoir à choisir entre accompagner jusquʼà la chambre à gaz les enfants dont il sʼest occupé et risquer de les faire mourir dans une révolte incertaine. Sans leader, le groupe clandestin ne peut agir efficacement. Impuissant, Rudolf Vrba assiste à lʼévacuation du camp des familles et au transport de tous ses occupants vers les chambres à gaz. Alice fait partie des victimes.]
Filip Müller [membre du Sonderkommando] avait travaillé toute la nuit. Son visage était sale, ses yeux fatigués. Avec une indifférence feinte, je lui demandai :
- Comment ça s'est passé ?
- Calmement Rudi, très calmement. Ils ont chanté les hymnes tchèque et juif sans arrêt puis ils sont entrés dans les chambres à gaz.
- Pas de résistance ?
- Nous l'attendions mais elle n'est pas venue. S'ils avaient commencé à se battre, nous nous serions joints à eux. Sans doute ont-ils pensé aux enfants.
- Aucune révolte alors ?
- Rien de spectaculaire. Trois jeunes femmes se sont débattues. Il a fallu les pousser à l'intérieur à coups de matraque. C'est tout, juste trois jeunes femmes.
- Je me demandais lesquelles mais je ne posais pas d'autres questions à Filip.
Extrait de Rudolf Vrba (avec Alan Bestic), Je me suis évadé dʼAuschwitz,
Ramsay, 1988, pp. 238-260.

