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Concours National de la Résistance et de la Déportation

Résister dans les centres de mise à mort (1942-1944)

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La révolte du « Sonderkommando » dʼAuschwitz-Birkenau

Témoignage de Shlomo Venezia

Sonderkommando. Dans lʼenfer des chambres à gaz, Albin Michel, 2007

Shlomo Venezia est déporté de Salonique en avril 1944. Agé de 21 ans, il est sélectionné pour entrer dans le camp et est affecté au Sonderkommando. Il est un témoin direct de la révolte du 2 octobre 1944.

L'idée de la révolte existait déjà bien avant que je n'arrive dans le camp. Elle a pu survivre aux diverses sélections grâce à certains kapos, comme Lemke ou Kaminski, qui étaient là depuis longtemps et avaient pris en charge l'organisation de la révolte. Kaminski était le chef des kapos des Crématoires, mais il était aussi le principal cerveau de la révolte et un homme que tout le monde respectait. Lui et quelques autres sont parvenus à établir des contacts avec l'extérieur et à coordonner un petit groupe de personnes impliquées dans l'organisation de la révolte. Les contacts avaient lieu, comme je l'ai déjà dit, soit au moment de récupérer la soupe, soit dans le camp des femmes auquel certains hommes du Sonderkommando pouvaient avoir exceptionnellement accès. Ils devaient transmettre de l'argent qui passait entre plusieurs mains avant d'arriver aux résistants, à l'extérieur du camp. L'un des hommes qui établissait ces contacts s'appelait Alter. C'était un Juif polonais très grand et assez prétentieux avec qui je me suis battu, une fois, à propos d'une casquette qu'il ne voulait pas restituer à ami. Je n'ai su qu'après pourquoi il se rendait si souvent dans le camp des femmes et à la cuisine. Il allait en réalité, récupérer de la poudre d'explosif que lui procuraient des détenues juives travaillant dans l'usine près du camp1.

Moi, j'étais trop jeune et arrivé depuis trop peu de temps pour être mis au courant des préparatifs. Je n'ai été informé, comme tous les autres hommes du Sonderkommando, qu'au dernier moment. Je ne me doutais de rien. Il fallait que tout reste secret pour éviter que l'un d'entre nous, plus faible, n'aille rapporter aux Allemands ce qu'il savait, dans l'espoir de sauver sa peau. Tout se faisait très discrètement et les Kapos ne se fiaient qu'aux personnes d'expérience. Ce n'est que deux jours avant le déclenchement de la révolte qu'il est devenu évident que quelque chose se préparait. Mais personne n'osait en parler ouvertement. C'était dans l'air, mais pas confirmé.

La veille du jour prévu pour le déclenchement de la révolte (il me semble que c'était un vendredi, mais je sais que d'autres disent un samedi), nous avons été individuellement avertis par notre kapo. La plus grande partie de la révolte devait avoir lieu au Crématoire II. Tous les jours, vers dix-huit heures, des gardes SS passaient devant le portail du Crématoire II pour prendre position dans les miradors fermés et y passer la nuit. Ils marchaient librement, sans se presser, avec leurs mitraillettes à l'épaule, et parfois on les entendait même rigoler entre eux. Le plan prévoyait qu'au moment où ils passeraient, des hommes ouvriraient le portail et se jetteraient sur eux pour les tuer et récupérer leurs armes. Cet instant donnerait le signal de la révolte dans tous les autres Crématoires.

Tout avait été programmé en détail. Finalement, il avait été décidé de ne pas tenir compte des résistants à l'extérieur du camp, car ils refusaient de convenir d'une date. Selon moi, la révolte a été déclenchée à ce moment par le Sonderkommando parce qu'il paraissait évident que les derniers convois de Hongrie étaient en train d'arriver et que, très bientôt, il n'y aurait plus personne à gazer. Alors ce serait notre tour. Il fallait tenter le tout pour le tout. Même si l'espoir était vain, nous étions tous convaincus qu'il valait mieux agir et être tués, plutôt que de mourir sans avoir rien tenté.

Lemke nous a dit de nous préparer, mais il n'a pas employé le mot « révolte ». Il a simplement dit : « Prépare-toi, nous allons faire quelque chose pour tenter de sortir de cet endroit. »

Alors, j'ai mis de côté une veste et un pantalon qui me serviraient au moment de la fuite. En général, on devait faire un trou dans le dos et sur le côté du pantalon pour coudre à sa place un morceau de tissu rayé avec notre numéro. Cette fois-là je n'ai pas fait le trou, j'ai amplement cousu le tissu rayé, de manière à pouvoir le déchirer facilement et passer inaperçu, une fois hors du camp. J'ai caché ces vêtements dans la pièce qui servait à entreposer le charbon.

 

Vous aviez donc espoir que le plan fonctionne ?

Oui, bien sûr, tout le monde y croyait. Notre espoir n'était pas tant de survivre que de faire quelque chose, de se soulever, pour ne pas continuer ainsi. Il était évident que certains d'entre nous allaient y laisser leur peau. Mais, qu'on meure ou pas, ce qu'il fallait, c'était se révolter. Personne ne se posait la question de savoir si ça allait vraiment marcher ou pas, l'important était de faire quelque chose !

La révolte devait être déclenchée à dix-huit heures. Ce jour-là, vers quatorze heures, un convoi de déportés est arrivé sur la rampe. Ils étaient très nombreux. Normalement, à peine une demi-heure après l'arrivée d'un convoi, les gardes du train étaient remplacés par des SS du camp qui ouvraient les wagons et amenaient les prisonniers vers la Sauna ou les Crématoires. Mais cette fois-ci, rien n'a bougé, personne n'est venu. On ne comprenait pas pourquoi ce convoi restait là, sans que personne s'en occupe. Plus tard, nous avons su qu'au même moment, un officier SS et deux sous-officiers étaient allés au Crématoire IV et avaient appelé deux cents hommes du Sonderkommando par leur numéro, en leur ordonnant de descendre. Les hommes qui se préparaient à la révolte ont pensé que les Allemands avaient des soupçons et voulaient les éliminer avant qu'elle n'éclate. Personne n'a accepté de descendre.

Tout cela, nous ne l'avons su qu'après, par l'un de hommes qui se trouvaient là : Isaac Venezia (encore un Venezia, mais il n'était pas non plus de ma famille), qui a réussi à passer jusqu'à notre Crématoire. Moi, je ne l'ai pas vu mais mon frère m'a raconté ce qu'il avait entendu de sa propre bouche. Il a dit que les hommes du Crématoire IV avaient mis le feu aux matelas et ainsi déclenché la révolte avant l'heure, persuadés qu'ils avaient été trahis par quelqu'un. Il semble qu'ils aient eu le temps de tuer trois Allemands avant l'arrivée des renforts. Ils ont mis le feu au Crématoire et ont tenté de s'enfuir. Mais ils ont quasiment tous été tués sur-le-champ.

De notre Crématoire, on apercevait une fumée étrange s'élever du Crématoire IV. Mais nous étions trop loin et sans moyen de communication pour comprendre ce qui s'y passait. Un Allemand a sonné l'alarme et en très peu de temps nous nous sommes retrouvés bloqués à l'intérieur du Crématoire. La situation était sensiblement la même dans le Crématoire II, sauf que, de là-bas, beaucoup d'hommes ont tenté de s'enfuir. Malheureusement, ils ne sont pas allés bien loin.

Moi, je n'ai pas vu tout de suite ce qui se passait. Lemke m'avait dit de descendre au sous-sol avec l'un des Russes et d'attendre le garde allemand. C'était dans le programme, mais il ne m'avait pas dit précisément ce que j'avais à faire. Nous sommes descendus. Le Russe a allumé une cigarette et soudain il a sorti de sous ses vêtements un poignard et une hache, et me les a montrés en me faisant signe de choisir. J'ai tout de suite compris ce qui devait se passer et j'ai saisi la hache. Ça me paraissait plus facile de frapper avec une hache. Je n'avais jamais fait cela, mais il fallait le faire, alors j'ai pensé que la hache offrait plus de distance avec la victime que le poignard. Tenant cette hache en main, tremblant de peur, je devais attendre que l'Allemand descende. Le garde, ce jour-là, était celui qui prenait plaisir à tuer les gens. Notre kapo devait lui dire qu'au sous-sol une conduite d'eau s'était bloquée et qu'il fallait qu'il descende voir. Mais il n'est jamais descendu, car il avait dû être averti de ce qui se passait au Crématoire IV et devait nous soupçonner de lui tendre un piège.

On a attendu ainsi pendant plus de deux heures, les armes à la main. Finalement, un de nos camarades est descendu en sifflant. C'était le signal convenu pour qu'on ne le confonde pas avec le garde. Il nous a prévenus que le plan avait avorté et nous a dit de remonter avec les autres. Tout était en ébullition : les Allemands avaient déjà occupé la cour.

 

Que saviez-vous de ce qui se passait au même instant dans le Crématoire IV ?

Rien ; on n'a su que le lendemain ce qui s'était passé, car les SS encerclaient notre Crématoire et empêchaient quiconque de sortir. Ils portaient des uniformes militaires et des mitraillettes lourdes, comme s'ils allaient en guerre. Lemke nous a sauvé la vie en nous ordonnant de ne pas bouger. Dans le Crématoire II, ceux qui ont tenté de s'enfuir ont tous été tués. S'il n'avait pas été aussi ferme, certains auraient probablement tenté à leur tour de forcer les portes. Mais nous sommes restés.

Le SS qui était de garde dans notre Crématoire, qui s'était vite enfui quand il avait compris qu'il risquait d'être tué, est revenu, appuyé par les renforts. Il a fait venir le Russe qui s'occupait généralement de l'entretien de sa bicyclette. En vue de la révolte, celui-ci avait crevé les pneus de la bicyclette pour retarder l'Allemand, le cas où il aurait voulu informer la Kommandantur. Quand il s'en est rendu compte, l'Allemand, fou de rage, a frappé le Russe à mort, sous nos yeux. Moi, je me sentais au moins soulagé d'une chose : j'avais eu le temps, en remontant du sous-sol, de faire le tour du Crématoire pour récupérer les vêtements que j'avais cachés dans la salle du charbon. J'ai immédiatement déchiré le numéro cousu, car s'ils l'avaient découvert non troué et avec mon numéro dessus, ils auraient compris que j'avais eu l'intention de m'enfuir.

Nous sommes restés toute la nuit sans bouger. Ils ne sont pas entrés.

Le lendemain, les Allemands ont exigé que trente personnes sortent pour continuer le travail qui n'était pas fini dans le Crématoire II. Je me suis décidé à faire partie de ce groupe de trente personnes, car j'avais perdu tout espoir de survivre autrement. Les soldats encerclaient toujours le Crématoire, et ce n'était qu'une question de temps avant qu'ils ne donnent l'assaut si nous ne sortions pas nous-mêmes. Contrairement à ce à quoi je m'attendais, ils ne nous ont pas tués sur place. Nous avons été envoyés au Crématoire II. Là-bas, deux ou trois prisonniers qui n'avaient pas tenté de s'enfuir étaient encore en vie et nous ont raconté ce qui s'était passé. A ce moment-là, on ne savait pas encore que les autres, ceux qui avaient tenté de s'enfuir, avaient déjà tous été repris et tués. Ils nous ont raconté ce qu'ils paient fait de ce Karl, le Kapo criminel de droit commun allemand qui avait, semble-t-il, dénoncé et révélé le projet de révolte. Ils l'ont frappé et l'ont jeté au four tout habillé, comme il était.

On s'est remis à travailler pour brûler les corps qui étaient restés dans la chambre à gaz. Le soir, la relève aurait dû arriver pour nous remplacer. Mais nous avons travaillé trente-six heures d'affilée sans que personne s'en préoccupe. Finalement, ils nous ont permis de monter nous reposer. C'est à ce moment que les corps des prisonniers évadés ont été disposés dans la cour du Crématoire, avant d'être portés aux fours pour y être brûlés. Mais ce sont d'autres détenus qui l'ont fait. Ils n'ont pas voulu que ce soient les hommes du Sonderkommando qui brûlent les cadavres de leurs propres camarades, craignant que cela n'entraîne un second mouvement de révolte. Par la suite, les derniers hommes qui avaient refusé de quitter le Crématoire III en même temps que moi ont finalement été transférés au II où ils sont venus nous rejoindre.

Le Crématoire III n'a plus été utilisé à partir de ce moment-là et a commencé à être démantelé peu de temps après la révolte. Le Crématoire IV était déjà hors d'usage, car les hommes du Sonderkommando étaient parvenus à le faire exploser au moment de la révolte. Nous étions début octobre, et seul le II continuait à fonctionner. Mais plus au même rythme qu'avant ; les convois n'arrivaient plus aussi régulièrement.

 

Vous n'avez donc pas subi de véritables représailles ?

 

On était persuadés que ça allait venir, que les Allemands nous utilisaient parce qu'ils avaient encore besoin de nous, mais que ça n'allait pas tarder. Je ne sais pas combien d'hommes étaient encore vivants dans les Crématoires IV et V, mais ils ne devaient pas être très nombreux. Nous étions pratiquement les seuls encore en vie.

Les Allemands ont fait la liste des vivants et des morts, et ont conclu qu'il manquait deux personnes. Ils ont fait venir Kaminski, l'Oberkapo des Crématoires, pour savoir qui étaient les personnes manquantes et où elles étaient. Il s'agissait d'Ivan, un Russe, et de Karl, l'Allemand. Kaminski a dû expliquer ce qui s'était passé avec Karl et dire qu'il avait été brûlé. Ils n'ont pas voulu le croire. Alors, pour leur prouver que c'était vrai, il a fallu trier les cendres, fouiller dedans jusqu'à retrouver les boutons en métal que Karl portait toujours sur sa veste. On a su par la suite que les Allemands étaient venus chercher Kaminski vers quatre heures du matin pour l'emmener. On ne l'a plus revu.

Il manquait toujours Ivan, et tant qu'on ne le retrouvait pas, l'alarme continuait de sonner en permanence. Ivan a finalement été retrouvé dans un petit village, au bout de deux semaines. Il a été ramené vivant et tué au Crématoire. Tous les autres Russes ont été transférés ailleurs. Nous étions seuls dans le Crématoire et les Allemands se sont mis à nous surveiller étroitement. Nous n'avions plus aucune marge de liberté à l'intérieur du Crématoire. Ils ont même fait venir des militaires allemands en renfort pour nous surveiller. Ces soldats entraient dans la cour du Crématoire pour la première fois. Parmi eux, j'ai remarqué un SS qui semblait curieux de voir ce qu'il y avait dedans. Il a hésité, car il n'en avait probablement pas le droit. Il est tout de même descendu, mais est remonté aussitôt. Je suppose qu'il n'est pas allé plus loin que la salle de déshabillage. Il n'a pas vu de cadavres. Il voulait savoir, mais il n'a rien vu.

 

Extrait de Shlomo Venezia, Sonderkommando. Dans lʼenfer des chambres à gaz

Albin Michel, 2007, pp. 159-167.

 

Note

1 Roza Robota, qui travaillait au Kanada, et Ella Gärtner, qui travaillait à la Weichsel-Union, ont été pendues par les nazis pour avoir fait passer de la poudre dʼexplosif aux membres du Sonderkommando.