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Concours National de la Résistance et de la Déportation

Résister dans les centres de mise à mort (1942-1944)

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La révolte du « Sonderkommando » dʼAuschwitz-Birkenau

Témoignage de Krystyna Zywulska

Jʼai survécu à Auschwitz, tCHu / Musée dʼEtat dʼAuschwitz-Birkenau, 2004

Krystyna Zymulska est détenue à Auschwitz puis à Birkenau. Elle est affectée à lʼEffektenkammer du camp, Kommando intérieur chargé de garder en dépôt les biens des personnes envoyée à Auschwitz par la Gestapo.

Ce jour-là, j'étais impatiente d'en finir avec le travail. Je regardai sans cesse la pendule, au-dessus de la table. J'avais hâte d'être au lit et de refaire en pensées ma promenade en liberté. 4 heures. Je rangeai les tiroirs contenant le fichier.

Brusquement, Zosia, tremblante d'émotion fit irruption dans notre bureau :

-   Le crématoire n°3 brûle !

Nous entendîmes au même moment des coups de feu. Nous courûmes devant la baraque. Le crématoire était en flammes... Des SS, armés de mitraillettes, accouraient de tous les côtés vers le bâtiment en feu. Ils commencèrent à tirer dans la direction du crématoire. Le feu s'étendait rapidement. Les hommes de l'Effektenkammer passèrent en courant devant notre baraque. Wacek nous donna des renseignements sur l'incendie.

-   Le Sonderkommando s'est révolté. On a voulu réduire leurs effectifs, parce qu'il n'arrivait plus de convois. Ils devaient partir aujourd'hui. Mais ils n'ont pas voulu périr comme les autres. Il est possible que ce soit le signal d'une une révolte générale !

Le feu gagnait déjà le toit et sortait par la fenêtre chambre à gaz. Les cheminées seules restaient intactes. J'étais terriblement excitée. Comme hypnotisée, je regardais les minées et j'attendais qu'elles s'écroulent. Ce symbole était si puissant qu'il éclipsait tout le reste... Ce qui comptait, c'était la lutte. Ce qui comptait, c'était qu'à la veille de la défaite totale des hitlériens le lieu de leurs crimes les plus sadiques, les plus abjects, flambait dans le feu de la révolte, de la haine et de la vengeance. Cet embrasement ne signifiait plus la mort de millions de gens étouffés dans le piège aux murs aveugles. Cet embrasement n'était plus le signe de la soumission passive aux méthodes criminelles de l'ennemi. Cet embrasement, c'était un secteur du front qui se rapprochait. Quel bonheur de voir les maîtres de notre vie et de notre mort, ceux qui avaient évité le front en se « planquant » ici, courir, effrayés, avec 1eurs mitraillettes, autour du bâtiment en feu. Comme ils avaient peur, comme ils étaient petits à côté de cette poignée de héros, de cette poignée de Juifs qu'ils méprisaient.

-   Alle Juden Zählappell ! 1 criait, fou furieux, le seigneur de Birkenau, le Hauptscharführer Hahn.

-   Alle verfluchten Juden Zählappell ! 2.

Tous les Juifs de la Sauna et du Canada accoururent, pâles, effrayés sur la place où se faisait l'appel, devant la Sauna. Ils se mirent en rangs, par cinq, dans un silence lourd, anxieux, Hahn brandissait sa cravache.

Il fallait surveiller ces maudits Juifs, ils étaient encore capables d'inventer autre chose ! Hahn se sentait mieux ici là-bas, dans le champ de la fusillade.

Des secours arrivèrent du quai : des SS en moto et à bicyclette. Ils étaient à peine descendus qu'on entendit un bruit fusillade, vers le deuxième crématoire. Tout le monde se retourna. Les SS, arrivés à la rescousse, se remirent en selle et partirent dans cette direction. A cet instant, l'une des cheminées s'effondra avec fracas.

-   Ça commence à chauffer, murmura Basia. Wacek reparut.

-   Ça va de mieux en mieux, restons ensemble, on pourra peut-être s'enfuir...

Des pompiers, recrutés parmi les détenus, arrivèrent d'Auschwitz. Les flammes jaillissaient de tous les côtés. La tragique bâtisse s'effondra comme un château de cartes. Les pompiers brandissaient les lances à eau. La deuxième cheminée commença à vaciller et s'écroula. Du troisième crématoire nous parvenaient aussi des coups de feu.

L'incendie du deuxième crématoire s'éteignit complètement. Les SS revinrent lentement du champ de bataille.

Je me ressaisis. Les barbelés étaient intacts. Le soleil se couchait derrière Birkenau. Au-dessus de nous, le calme azur du ciel...

 

Extrait de Krystyna Zywulska, Jʼai survécu à Auschwitz

tCHu / Musée dʼEtat dʼAuschwitz-Birkenau, 2004, pp. 274-276.

 

Notes

1 Tous les Juifs à l'appel.

2 Tous les maudits Juifs à l'appel.