La préparation de la révolte de Sobibor
Témoignage de Thomas Toïvi Blatt
Les révoltés de la Shoah. Témoignages et récits, Omnibus, 2010,
Thomas Toïvi Blatt arrive au camp de Sobibor le 28 avril 1943. Agé de 15 ans, il est sélectionné comme travailleur alors que son père, sa mère et son jeune frère sont immédiatement gazés. Il est lʼun des trente survivants de la révolte du 14 octobre 1943.
Les évasions collectives s'étaient toujours achevées d'une façon désastreuse à Sobibor. Les prisonniers savaient qu'ils étaient dans un camp d'extermination et qu'ils étaient destinés à la mort ; une action désespérée abrégeait les souffrances, sans plus, et n'offrait qu'une infime chance d'évasion.
En dépit de ces sinistres réalités, le noyau d'un nouveau complot fut créé. Son meneur était Leon Feldhendler, un meunier âgé de trente-trois ans, fils de rabbin et ancien dirigeant du Judenrat de Zolkiewka, une petite ville de Pologne orientale.
Feldhendler se rendit compte que l'arrivée d'officiers entraînés au sein de la population des prisonniers du camp offrait des possibilités nouvelles. Un homme de haute taille d'environ trente-cinq ans, portant encore son uniforme de lieutenant de l'Armée rouge, attira son attention ; c'était Alexandre (Sacha) Aronovitch Pechersky, natif de Rostov-sur-le-Don.
Le 28 septembre, le jour où les Juifs du Lager III furent exécutés, l'organisation souterraine prit contact avec Sacha par l'intermédiaire d'un Juif polonais appelé Szlomo Leitman. Le jour suivant, Leon Feldhendler eut une entrevue avec lui dans les baraquements des femmes. Leon, à sa manière très directe, parvint à persuader Sacha de se joindre aux conspirateurs. Sans perdre de temps, divers projets d'évasion furent évoqués successivement. Deux jours plus tard, un plan avait été conçu.
Le flux des convois ralentissait, et les Allemands avaient commencé à démanteler certaines constructions du Lager III. Il était clair que le camp allait être fermé et que cela signifiait pour les prisonniers restants une mort certaine. Ce qui précipita la date choisie de l'évasion.
[…]
Un des plans évoqués comprenait le creusement d'un tunnel en partant du poêle de l'atelier de menuiserie jusque sous les fils de fer barbelé et les champs de mines sur une distance d'environ trente-huit mètres. On estimait que, pour éviter les nappes d'eau souterraines et les mines enfoncées à trente centimètres sous terre, Je tunnel devait circuler à une profondeur d'un mètre environ. Si la dimension du tunnel était d'un mètre carré de circonférence, il fallait enlever et dissimuler vingt-cinq mètres cubes de terre. En travaillant la nuit ça pouvait prendre jusqu'à quinze jours.
Ce plan avait très peu de chances de réussir. Même si l'excavation se passait correctement, il était peu probable que cinq cent cinquante personnes puissent ramper dans un tunnel aussi étroit en passant inaperçues au beau milieu de la nuit. Ce plan avait une autre faiblesse : certains prisonniers étaient susceptibles de s'y opposer, et de paralyser le travail par peur d'être punis si les Allemands s'apercevaient de quelque chose.
On en conçut un autre. Il y avait parmi les Putzers de jeunes garçons âgés de quatorze à seize ans qui servaient de domestiques aux SS. En principe, à l'heure où ils arrivaient dans les quartiers des nazis, les Allemands étaient encore au lit. L'idée était de se servir de ces gamins pour poignarder les nazis, leur prendre leurs automatiques et les rapporter en douce aux baraquements des prisonniers. Cependant, les chefs de l'organisation souterraine conclurent que ces garçons, s'ils étaient d'excellents courriers, excellents en reconnaissance du terrain, excellents pour dissimuler et transmettre des armes, manquaient de la force physique nécessaire pour cette action. De plus, ce plan obligeait l'évasion à démarrer en matinée, et laissait aux Allemands toute la lumière du jour pour organiser une chasse à l'homme.
Le 8 octobre, tandis que les conjurés délibéraient, un veau petit convoi arriva pour être exterminé. Il agissait de Juifs polonais vêtus de haillons, avec très peu d'effets personnels.
Le 9 octobre, Alexandre Shoubaïev, une vieille connaissance de Minsk, avertit Sacha qu'un groupe de juifs russes préparaient une évasion séparée. Au cours d'une confrontation, il les convainquit d'abandonner leur projet et d'attendre le soulèvement du camp dans sa totalité.
[…]
Le 10 octobre, on constitua une équipe de commandement nettement consolidée. Ce soir-là, le noyau de l'organisation se réunit dans l'atelier du menuisier. Les Kapos Pozycki et Bunio furent conviés. Le nombre de conjurés était limité au minimum : sur une totalité de cinq cent cinquante Juifs en vie à cette époque, moins de dix pour cent étaient au courant du plan d'évasion.
Bien que Léon soit l'initiateur du complot et le chef des conjurés, Sacha s'imposa comme le meneur réel de l'entreprise, responsable de la préparation technique et des affaires militaires. Tout le temps de la réunion, un gramophone jouait de vieilles chansons populaires russes. Plus tard, les conjurés se déplacèrent pour aller dans l'atelier du serrurier, où Sacha leur donna les détails du plan finalement adopté.
L'évasion se décomposait en trois phases :
Phase I (15 h 30-16 h) : préparer les groupes d'assaut.
Phase II (16 h-17 h): éliminer silencieusement les nazis.
Phase III (17 h 30): mobilisation de tous les prisonniers pour une révolte ouverte et une évasion de masse.
Dans la phase préparatoire, les membres de l'organisation souterraine ayant accès aux hangars et aux granges de triage devaient prendre et livrer au poste de commandement des conjurés des couteaux et des hachettes. Les Putzers et les jeunes filles qui triaient les munitions soviétiques tombées aux mains des Allemands étaient chargés du vol des munitions et des armes, si possible, à utiliser au cours de l'assaut final.
La deuxième phase devait être moins dangereuse. Même quand ils surveillaient certains groupes de travailleurs, les Allemands avaient le loisir d'aller boire un café, ou de s'absenter pour n'importe quelle autre raison. Ainsi, si l'un d'eux constatait l'absence de son camarade (déjà assassiné), il ne s'en alarmerait pas forcément. Bien sûr, lorsque les nazis auraient rassemblé tout le monde dans la cour des prisonniers pour l'appel du soir, ils remarqueraient sans aucun doute la disparition de leurs camarades. Mais à cette heure, selon toute probabilité, la révolte ouverte aurait déjà commencé.
Les Allemands devaient être piégés et exécutés dans les ateliers du tailleur et du cordonnier, au Lager I. Les chefs de ces ateliers devaient donc synchroniser leurs entrevues avec les nazis pour qu'elles soient en adéquation avec le plan général prévoyant que les SS seraient tués un par un à intervalles réguliers, séparés de quelques minutes. Au Lager II, les meurtres devaient avoir lieu dans les hangars et dans le bâtiment de l'incinérateur dont j'avais la charge. Dans ses grandes lignes, le plan envisageait de tuer le plus de nazis et d'Ukrainiens possible en une heure de temps et de donner l'assaut au portail principal. Dans ses détails, ce plan s'appuyait sur l'assurance des nazis jouir d'un contrôle absolu sur la population en apparence soumise des prisonniers. Plus important encore, nous nous appuyions sur leur cupidité et leur ponctualité légendaire. Ils devaient être attirés sur le lieu de leur exécution sous le prétexte qu'on venait de découvrir des bijoux précieux, ou des vêtements de choix qui pouvaient leur convenir.
Par contraste, la phase III, la révolte ouverte, présentait de grands dangers. Son succès dépendait du nombre de nazis tués dans la phase II, du nombre d'armes à la disposition des prisonniers, de l'effet de surprise sur les gardes du camp et des miradors. Notre espérance qu'un miracle nous donnerait la victoire fut renforcée par de nouveaux renseignements venus d'une source ukrainienne, qui nous avertit que les nazis avaient récemment changé les procédures de sécurité vis-à-vis des gardes ukrainiens. A présent, ils n'étaient plus autorisés à porter des armes automatiques, et seuls les chefs de sections portaient des pistolets-mitrailleurs ; tous les autres avaient des fusils.
Plus important encore à nos yeux, la distribution des munitions était dorénavant surveillée ; on ne les fournissait qu'en quantité limitée aux gardes et seulement pour la durée de leur tour de garde. Ces changements étaient de bon augure pour nos projets, puisqu'ils gêneraient une réaction efficace et immédiate à notre émeute.
Ces changements étaient intervenus en réponse à la désertion de gardes ukrainiens menée par Koshewadski, qui avaient pillé lʼarmurerie de presque toutes les armes lourdes. D'autre part, les Allemands n'avaient pas confiance dans les Ukrainiens, qui, au vu de la défaite allemande sur le front de l'Est, avaient tendance à déserter les nazis pour rejoindre les partisans.
La date de lʼévasion fut fixée au 13 octobre. Ce jour fut choisi en partie parce que Reichleitner, Gomerski, et Frenzel étaient en vacances, bien qu'on ne connaisse pas le jour exact de leur retour.
Extraits de Thomas Toïvi Blatt, « Sobibor, la révolte oubliée »,
dans Marek Halter (présentation), Les révoltés de la Shoah. Témoignages et récits,
Omnibus, 2010, pp. 796-797 et 799-802.

