Evaluer lʼampleur des massacres à Treblinka
Témoignage de Franciszek Zabecki
Au fond des ténèbres, Denoël, 2007
Franciszek Zabecki est le contrôleur du trafic polonais de la gare de Treblinka. Il est en poste de mai 1941 à la démolition du camp. Résistant de lʼArmée de lʼIntérieur, il est chargé de noter les mouvements des trains allemands, notamment les convois de déportés qui sʼarrêtent à Treblinka.
« Après la révolte, il y a eu encore des convois venant de Bialystock, par exemple, le 18 août 1943, le PJ 202 qui comprenait trente-sept wagons, le dernier transport pour Treblinka est arrivé le 19 août : c'était le PJ 204 en provenance de Bialystock avec trente-neuf wagons... » PJ signifiait Juif polonais.
C'est ainsi que s'acheva lʼAktion Reinhardt à Treblinka. Tous les bâtiments ont été démolis. Des lupins et des sapins ont été plantés partout et, avec les briques des chambres à gaz, on a bâti une petite ferme.
« On y a installé un Ukrainien du nom de Strebel, dit Pan Zabecki. Il a eu l'autorisation de faire venir sa famille d'Ukraine et ils étaient tous là à l'arrivée des Russes. » Globocnik a confirmé la fonction véritable de ce « fermier » ukrainien dans un rapport à Himmler daté de Trieste le 5 janvier 1944. « Pour maintenir une surveillance, écrit-il, une petite ferme a été construite sur l'emplacement de chacun des [anciens] camps. La ferme doit être occupée par un agriculteur qui touchera une rente pour l'entretenir. »
« Après la liquidation du camp, dit Pan Zabecki, cinq wagons de prisonniers (juifs) ont quitté Treblinka le 20 octobre 1943 pour Sobibor » (où ils allaient être bientôt mis à mort1). Les vingt-cinq qui restaient sur les trente travailleurs juifs de Treblinka — parmi lesquels se trouvaient les trois filles dont a parlé Suchomel — ont été tués quelques jours après. Et un peu plus tard le reste du personnel SS a quitté le camp dans deux camions.
Il existe des rapports contradictoires sur le nombre de gens qui ont péri à Treblinka. Les autorités polonaises ont adopté finalement le chiffre de 750 000 ; en 1971, au vu preuves récentes, les Allemands de l'Ouest ont porté les estimations officielles à 900 000 ; et Stangl a été condamné sur la base de ce nouveau chiffre. Franciszek Zabecki a toujours insisté en disant que les chiffres ont été beaucoup plus élevés. Personnellement, il m'a toujours semblé que, devant des actes et des nombres si monstrueux, les chiffres n'ont presque plus de sens ; quels que soient ces chiffres, pour chaque individu la nature du crime et de la perte est la même. Pour conclure, néanmoins, je crois qu'il faut laisser je dernier mot au seul homme, parmi nous, qui se soit trouvé là depuis le premier jour jusqu'au dernier.
« Moi, je sais, m'a dit Franciszek Zabecki ; les autres font des conjectures, il nʼy a pas eu de documents allemands pour servir de base à ces estimations en dehors de ceux que j'ai sauvés et cachés, et on ne peut pas conclure là-dessus. Mais je suis resté dans cette gare et j'ai noté les chiffres inscrits à la craie sur chaque wagon. Je les ai additionnés encore, encore et encore. Le nombre de tués à Treblinka a été de 1 200 000. Et là-dessus, il ne peut pas exister de doute. »
Extrait de Gitta Sereny, Au fond des ténèbres, un bourreau parle. Franz Strangl, commandant de Treblinka,
Denoël, 2007, pp. 266-267.
Note
1 Le soulèvement de Sobibor a eu lieu le 14 octobre 1943. Par conséquent, là aussi, le massacre a continué après la révolte.

