La préparation de la révolte de Treblinka
Témoignage de Chil Rajchman
Je suis le dernier Juif. Treblinka (1942-1943), Les Arènes, 2009
Chil Rajchman est déporté à Treblinka en octobre 1942. Agé de 28 ans, il est maintenu en vie et devient un des détenus chargés de faire fonctionner le centre de mise à mort. Le 2 août 1943, il participe à la révolte des détenus de Treblinka et parvient à sʼévader. Caché à Varsovie, il rédige un carnet dans lequel il raconte ce quʼil a vécu à Treblinka.
Au cours des premiers jours de mai, en accord avec les internés du camp n° 1, nous décidons de mettre le camp à feu et à sang. Certains d'entre nous ne sont pas au courant. La décision est tenue secrète : seuls les chefs et les camarades qui sont affectés à des postes précis en sont informés.
Le projet de soulèvement se présente de la manière suivante : chacun fait son travail normalement en prenant garde de ne montrer aucun changement dans son attitude. Chacun connaît précisément sa mission et, afin de pouvoir la remplir, il doit faire en sorte de se trouver proche du lieu de son accomplissement. Le plan prévoit que deux coups de feu en provenance du camp n° 1 marqueront le début du soulèvement. Nous sommes tous prêts. Des camarades doivent mettre le feu aux chambres à gaz. D'autres doivent tuer les SS et les Ukrainiens et leur prendre leurs armes. Ceux qui travaillent à proximité des postes de garde doivent tenter d'amadouer les Ukrainiens en leur montrant de l'or.
Chacun est à son poste.
Nous, les dentistes, avons la charge, durant les derniers jours, de mettre de côté le plus d'or possible, afin de l'emporter. Nous projetons, une fois libérés, de nous rendre au camp de travail de Treblinka, qui se trouve à deux kilomètres, afin de libérer les hommes qui y sont internés.
Tout a bien été planifié; malheureusement, un imprévu a perturbé nos plans : le jour prévu pour le soulèvement, un convoi est arrivé vers cinq heures et avec le convoi, des SS et des Ukrainiens en nombre. Cela a anéanti notre projet, nous avons dû le remettre. Ce manque de chance nous a beaucoup affectés.
Dans le camp n° 1, ils ont très peur. Ils vont devoir remettre à l'armurerie les armes qu'ils ont subtilisées à grand-peine. Ils y parviennent et, par chance, les assassins ne s'aperçoivent de rien.
C'est le début de jours difficiles. Nous ne pouvons rien faire car la garde est renforcée.
Au mois de mai, les grandes chaleurs commencent et les cadavres que l'on déterre empuantissent l'air. Les assassins ne s'approchent pas des fosses et les SS qui conduisent les excavatrices suffoquent à cause de l'infection. On est obligés de modifier les horaires de travail. Nous commençons à quatre heures du matin au lieu de six. L'appel débute à deux heures et demie. Nous travaillons sans interruption jusqu'à deux heures de l'après-midi. Ensuite, c'est le déjeuner. Il arrive souvent que nous devions à nouveau travailler l'après-midi, car il arrive de nouveaux convois.
Les cadences s'accélèrent. Les fosses se vident chaque jour davantage. Nous faisons savoir au camp n° 1 que s'ils ne se dépêchent pas d'organiser le soulèvement, nous tenterons de le mettre nous-mêmes à exécution avant qu'il ne soit trop tard. Parmi nous, les avis sont partagés. Certains pensent que nous devons nous-mêmes libérer le camp, les autres y sont opposés : ils pensent que cette tentative est vouée à l'échec.
Nous ne pouvons plus attendre. Chaque jour semble être une année. Nous décidons de donner un ultimatum au camp n° 1, et si nous n'obtenons pas une réponse claire, précisant la date du soulèvement, nous n'attendrons pas davantage.
On nous répond de patienter encore quelques jours.
Nous recevons enfin une réponse claire du camp n° 1 : le soulèvement est programmé pour le 2 août à quatre heures et demie de l'après-midi. Nous attendons ce jour avec impatience.
Extrait de Chil Rajchman, Je suis le dernier Juif. Treblinka (1942-1943),
Les Arènes, 2009, pp. 137-139.

