Accueil

Concours National de la Résistance et de la Déportation

Résister dans les centres de mise à mort (1942-1944)

Lien vers les ressources sur le même thème

La révolte de Treblinka

Témoignage de Richard Glazar

Au fond des ténèbres, Denoël, 2007

Richard Glazar est un juif tchèque déporté à Treblinka.

« A 2 heures de l'après-midi, a raconté Richard Glazar, est passé un ordre du comité annonçant qu'à partir de cet instant, on ne laisserait plus mourir un seul Juif. Si la moindre menace se produisait, le signal serait donné plus tôt que prévu. A 3 h 50, Kuba a dit quelque chose à Kuttner1 et bientôt après Kuttner s'est mis à battre un jeune gars. C'est de là que tout est parti — trois minutes avant 4 heures, probablement deux heures trop tôt... »

[…]

« Mon souvenir principal de la révolte, a dit Richard est celui d'une confusion totale ; naturellement, les premiers instants ont été follement excitants ; des grenades et des bouteilles d'essence qui explosaient, des incendies presque tout de suite, des coups de feu partout. Tout était justement si différent de ce qui avait été prévu que nous avons été jetés dans la plus totale confusion... »

[…]

« Au bout de quelques minutes, a dit Glazar, c'était plus ou moins chacun pour soi. Il y avait des groupes qui s'enfuyaient ensemble comme prévu, mais dans chaque groupe ce n'était qu'une minorité. Sur les vingt-cinq hommes notre groupe de camouflage qui avaient projeté de rester ensemble, six, huit, peut-être, sont partis. Quatre seulement sont encore en vie aujourd'hui... »

[…]

Richard Glazar est parti de Treblinka dans ce qu'il décrit comme un état de joie frénétique, n'emportant rien d'autre que son vieux rasoir, une boîte de savon avec deux petits morceaux de savon (il l'a encore, et le savon est tout craquelé et moisi), de l'argent et quelques bijoux ; des bagues en or et deux petits diamants. « Deux Juifs-or2 tchèques nous avaient donné toutes ces choses, à Karel et à moi la veille de la révolte, pour le cas où nous nous en sortirions. Nous avons encore tous les deux les diamants, nous les avons gardés durant toute notre fuite et jusqu'à maintenant. »

« Tout avait été prévu avec soin, dit Richard Glazar, mais aucun plan n'a servi à rien dans cette confusion fantastique, réellement indescriptible. Finalement, aucun d'entre nous ne savait où aller, dans quelle direction. Tout ce que nous savions, c'était qu'il fallait se sauver...  » (« Nous avons escaladé les barrages antichars autour du camp, a déclaré Charles [Karel] Unger dans son témoignage au procès, et nous sommes arrivés devant un marais. Nous avons marché dans l'eau et pataugé là pendant des heures, nos têtes seules dépassaient. Pendant que nous étions là dans l'eau, nous entendions les patrouilles et les chiens, les voitures, les jeeps3...  »)

 

Richard et Karel devaient passer deux ans comme travailleurs étrangers en Allemagne. Ils ont poursuivi leur route à travers la Pologne jusqu'en Tchécoslovaquie puis à Mannheim où ils ont vécu au milieu des Allemands et travaillé dans une usine allemande. Richard se revoyait « assis dans un foutu cinéma allemand, en train de voir Baron Münchhausen4 avec Hans Albers. C'était grotesque, complètement grotesque après Treblinka. Ça nous rendait comme fous ».

Leur folie se traduisait par de la témérité ; ils faisaient « des pieds de nez » aux Allemands, s'amusaient à les provoquer, riaient bruyamment en public à l'annonce des défaites militaires, se promenaient dans les rues avec un sourire épanoui pendant les alertes aériennes. Une fois, par une ironie réellement confondante, le service d'accueil de Mannheim leur a offert des manteaux tirés sous leurs yeux d'un paquet qui portait la mention effroyablement familière « ballots enveloppés dans des draps ». « Nous avons cru devenir fous », répète Richard sur un tout autre ton cette fois.

[…]

« Personne ne serait sorti de Treblinka, m'a dit Richard, s'il n'y avait pas eu de vrais héros : ceux qui, ayant perdu femme et enfants, avaient choisi de combattre jusqu'au bout pour donner leur chance aux autres. Galewski — le chef de camp — ; Kapo Kurland qui avait travaillé dans un des lieux les plus tragiques de ce lieu tragique — le Lazarett5 — un homme extraordinaire et le plus ancien membre du Comité révolutionnaire, celui à qui nous, les prisonniers, avons prêté serment à la veille du soulèvement ; Sidowicz et Simcha de l'atelier des charpentiers ; Standa Lichtblau, un de notre groupe de Tchèques, mécanicien qui travaillait au garage et qui le fit sauter avec des bidons d'essence — le plus grand, le plus important des incendies de la révolte ; il y est resté. Et bien sûr, Zhelo Bloch qui était resté en vie durant quatre mois infernaux dans le camp du haut pour y semer la révolte et qui y mourut. Et enfin, Rudi Masarek, le grand Rudi blond qui, de tous les hommes   de Treblinka, aurait dû avoir la meilleure chance de s'en tirer ; il paraissait plus allemand que le plus aryen des SS, il était beaucoup plus beau que leurs soldats d'élite les mieux sélectionnés. Il avait sa mère en Tchécoslovaquie et il aurait pu retrouver éventuellement une vie large et aisée. Il était venu à Treblinka, délibérément, parce qu'il aimait quelqu'un plus que lui-même. Il est mort, délibérément, pour nous. »

 

Extrait de Gitta Sereny, Au fond des ténèbres, un bourreau parle. Franz Strangl, commandant de Treblinka

Denoël, 2007, pp. 255-257, 260 et 262-263.

 

Notes

1 Küttner : un des SS du camp.

2 Juif-or : détenu juif chargé de récupérer lʼor sur les cadavres.

3 Jeep : voiture tout terrain de lʼarmée américaine, employé ici comme terme générique pour désigner un véhicule équivalent.

4 Le Baron de Münchhausen : film en couleurs à grand spectacle commandé par Goebbels pour améliorer le moral des Allemands.

5 Lazarett : infirmerie du camp, dépourvue de moyens pour soigner les détenus, appelée aussi Revier.