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Concours National de la Résistance et de la Déportation

Les résistants face à la répression

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Recueil de poèmes écrits en prison par Jean Cassou, 1944

coll. Musée de la Résistance nationale, Champigny

Jean Noir [Jean Cassou], 33 sonnets composés au secret, Editions de Minuit, 1944. pages 54-55

Arrêté en décembre 1941 pour son engagement dans la Résistance, Jean Cassou est enfermé à la prison militaire de Furgol à Toulouse. Mis au secret, il compose de tête 33 sonnets. Transféré au camp de Saint-Sulpice dans le Tarn, il est libéré en juin 1943 sur pression de la Résistance. Les poèmes retranscrits par leur auteur sont publiés clandestinement sous le pseudonyme de Jean Noir aux Editions de Minuit au printemps 1944.

        

 

VIII

 

Il nʼy avait que des troncs déchirés,

que couronnaient des vols de corbeaux ivres,

et le château était de couleur de givre,

ce soir de fer où je mʼy présentai.

 

Je nʼavais plus avec moi ni mes livres,

ni ma compagne, lʼâme, et ses péchés,

ni cette enfant qui rêvait de vivre

quand je lʼavais sur terre rencontrée.

 

Les murs étaient blanchis au lait de sphynge

et les dalles rougis au sang dʼOrphée.

Des mains sans grâce avaient tendu des lignes

 

aux fenêtres borgnes comme des fées.

La scène était prête pour des acteurs

fous et cruels à force de bonheur.

 

IX

 

Traduit de Hugo von Hoffmannsthal

 

Une coupe au bord de la bouche,

elle allait dʼun si ferme pas

et la main si sûre que pas

une goutte ne se versa.

 

Il montait un cheval farouche.

Si sûre et ferme était sa main

que, frémissant au coup de frein,

le cheval sʼarrêta soudain.

 

Et, pourtant, quand la main légère

et lʼautre main gantée de fer

cette simple coupe tendit,

 

ils tremblaient si fort, elle et lui,

que les mains se rencontrèrent,

et le vin se répandit.

 

(Toute lecture était interdite aux prisonniers. Un jour, pourtant, un fragment dʼun numéro du Pariser Zeitung me tomba sous la main. Mon compagnon de cellule et moi, nous dévorâmes la feuille infâme : cʼétait tout de même quelque chose de lire. Jʼeus la joie dʼy retrouver un sonnet de Hoffmannsthal : Die Beide, célèbre pièce dʼanthologie qui mʼavait toujours charmé et que, au cours dʼune nuit dʼinsomnie, je mʼefforçai dʼadapter à notre langue)

 

Jean Noir [Jean Cassou], 33 sonnets composés au secret,

Editions de Minuit, 1944. pages 54-55.