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Concours National de la Résistance et de la Déportation

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Départ pour l'Angleterre

Témoignage de Christian Pineau

Editions Phalanx, 1983

Départ pour lʼAngleterre

Témoignage de Christian Pineau

 

 

Christian Pineau est fonctionnaire au Secrétariat général du Ravitaillement. Sous cette couverture légale, il est le fondateur du mouvement Libération-Nord et le principal rédacteur du journal clandestin Libération (édition zone nord). En février 1942, il part pour Londres afin de convaincre le général de Gaulle de faire une déclaration aux mouvements de Résistance qui se sont constitués en France et dʼobtenir leur ralliement.

 

Je trouve un soir, en rentrant à mon hôtel, une enveloppe qui contient un petit papier sur lequel est inscrite seulement cette phrase : « Mardi matin dix heures à la librairie  ».

C'est le signal attendu. Le problème est de quitter Vichy sans alerter ni mon administration ni ma famille. J'invente un nouveau voyage à Saint-Gaultier, où mon fils habite toujours chez sa marraine. Ce voyage, je le fais d'ailleurs réellement afin de pouvoir envoyer des lettres dans lesquelles j'annonce que, malade, je suis dans l'incapacité de rentrer à Vichy. Cela suffira pour le ministère du Ravitaillement. Quant à ma femme, je la ferai prévenir dès que j'aurai pris l'avion pour Londres.

 

[Par le train, Christian Pineau gagne Paris en évitant autant que possible les contrôles des polices française et allemande]

 

Le mardi matin, je prends un train de banlieue pour Paris. À dix heures, nous nous retrouvons, dans la cave de la rue de la Pompe avec Pierre Brossolette et un adjoint de Régner, nommé Paco, qui va m'accompagner à Londres. L'opération est prévue pour la nuit du mercredi au jeudi ou l'une des suivantes. Nous prendrons ce soir même un train de nuit pour Tours. De là, on nous indiquera notre destination définitive.

Je n'ai que deux rendez-vous dans la journée, liens avec mes amis Langlois chez lesquels je déjeune, l'autre au début de l'après-midi avec un émissaire de la résistance belge qui ne remet un pli destiné à Paul-Henri Spaak.

[…]

Après avoir passé une partie de la nuit dans la salle d'attente de la gare de Tours, nous prenons un train du matin qui se dirige vers Thouars. A Loudun, nouveau changement. Nous nous installons dans un car qui, au bout d'une demi-heure, nous laisse un carrefour sur la route de Montreuil-Bellay. Un homme nous attend, dont l'allure est celle d'un cultivateur équipé pour la chasse du dimanche.

Présentations rapides, sous de fausses identités. Aucune allusion n'est faite à l'objet de notre voyage. Après un quart d'heure de marche, nous arrivons à une ferme sur le bord de la route. Dans la grande salle aux poutres apparentes, noircis par la fumée, un très jeune homme aux yeux clairs, au visage sympathique, nous attend :

- C'est notre radio, dit Paco. Qu'y a-t-il de nouveau ?

- D'après le dernier message, c'est pour ce soir. À moins de changements de temps, la nuit sera claire. L'avion arrivera probablement entre minuit et une heure du matin.

- Pas d'Allemands dans le secteur ?

- Aucun. L'unité la plus proche est stationnée à Saumur ; les patrouilles passent rarement par cette route.

- Ça va, dit notre hôte, l'homme qui nous a accueillis au carrefour et que l'on appelle René. On va casser la croûte.

[…]

- Que diriez-vous d'un verre de vin blanc ?

Ma foi, nous n'y voyons pas de mal.

À la ferme, nous reprenons place à la longue table de chaînes. René descend la cave, remonte avec deux bouteilles dont l'une couverte de poussière.

- On commence par celui de l'année. Il est léger, assez sec.

- Hé là ! dit Paco, si vous commencez par remplir les verres, nous n'irons pas au bout de la journée.

- Si celui-là fait du mal, je veux bien être pendu par les pieds. En tout cas, ce n'est pas vous qui conduisez l'avion.

[…]

Au déjeuner, nous faisons la connaissance de la femme de René. Elle est tranquille, ne fait aucune allusion à la raison de notre présence. Ce qui la préoccupe, c'est la manière dont nous allons accueillir le repas qu'elle a préparé.

Il n'y manque rien, ni la viande, ni la volaille. Après les vins blancs, nous dégustons un Champigny rouge 1921 qui se défend.

Fromage de chèvre, crème au chocolat. Le rationnement n'est plus qu'un souvenir.

Après le déjeuner, plouf ! Nous tombons endormis sur les lits préparés, sans aucune conscience de l'endroit où nous nous trouvons.

Au réveil, vers cinq heures, nous avons un peu mal à la tête.

[…]

Après le dîner – hé oui ! nous avons dîné – René ouvre son poste pour prendre la radio anglaise. Nous attendons les communiqués, cette fois avec passion.

La phrase magique, celle qui annonce l'avion pour la nuit est prononcée, une des dernières.

- Eh bien, dit la femme de René, moi qui avais fait des provisions pour demain !

 

Onze heures du soir ! René et ses compagnons ont pris leur place sur le terrain, munis de torches électriques qui permettront à l'avion nous repérer, de se poser sur un terrain balisé.

Paco et moi, installés à l'abri du vent, le long d'un fourré, enveloppés d'une couverture, fumant des cigarettes anglaises en prenant soin d'en cacher la lueur avec nos mains en corolle. Il fait plus froid ; les quelques nuages apparus au coucher du soleil se sont dissipés ; la lune éclaire violemment la campagne. Le silence est si absolu que nous entendrons de loin le ronflement de l'avion.

Minuit ! Mon esprit se met à vagabonder. Jʼentends la voix du Secrétaire général du Ravitaillement : « Ici nous faisons la politique du Maréchal.  » Sʼil me voyait sous ce clair de lune il serait obligé de me révoquer […]

- Hé ! dit Paco, réveillez-vous. L'avion est là !

Ainsi je ne l'ai ni entendu ni vu arriver.

Sa masse sombre se trouve à quelques mètres de nous dans le champ. Des hommes sont descendus venant de Londres, qui passeront la nuit chez René et finiront les provisions. Le pilote est anglais, il a une petite moustache rousse, le visage souriant.

- Vous êtes, me dit-il en français, mon premier passager qui se soit endormi sur le terrain.

Le mieux est de prendre l'air modeste, de lui laisser croire à un sang-froid exceptionnel plutôt qu'à des excès de vin blanc.

- Allez, en route !

Nous grimpons, Paco et moi, dans l'étroite carlingue. Entourés de paquets ficelés, qui contiennent le courrier du réseau, nous sommes incapables de bouger.

- Bon voyage, crie René.

Une minute plus tard, l'avion roule sur le terrain, décolle sous la lune.

La sensation est tout à fait nouvelle, sans rapport avec celle que l'on éprouve dans un avion de ligne. Nous sommes en contact direct avec le ciel ; la terre n'est plus qu'une masse noire, striée parfois du ruban lumineux des rivières.

- La Loire ! annonce Paco.

[…]

Malgré nous, nous guettons le bruit d'un avion de chasse lancée à notre poursuite, comme si le bruit du moteur du Lysander ne couvrait pas tous les autres. Nous épions la moindre lueur suspecte à terre. Plus question de dormir ! L'air froid a dissipé en outre les traces de la journée passée.

Nous n'avons bientôt plus aucune idée de l'endroit où nous nous trouvons. C'est en consultant notre montre que nous apprécions tant bien que mal la distance qui reste à couvrir.

Nous volons depuis près de 2:00, lorsqu'une fusée monte dans le ciel, presque à notre hauteur, puis une autre. Il nous semble discerner un autre bruit que celui de l'avion.

- La DCA, murmure Paco.

Dans le même temps nous apercevons la mer, dressée comme une immense nappe d'argent.

Les fusées se multiplient… Puis, tout à coup il n'y a plus rien, nous avons quitté la France.

C'est comme si nous étions déjà en Angleterre, à moins qu'un avion de chasse allemand ne fasse du zèle.

Au-dessus de l'eau, le trajet nous semble interminable tant nous sommes pressés d'arriver.

Peu de temps après que nous ayons commencé le survol du continent britannique, l'avion amorce sa descente. Au loin, trois lumières s'allument. C'est le terrain.

Aucun rapport avec celui que nous avons quitté ! La piste est longue, grillagée, des hangars se dressent autour d'elle, des silhouettes d'avions se profilent.

Enfin le Lysander se pose, roule, s'arrête. Des hommes nous débarrassent de nos paquets, nous aide à descendre. Le miracle s'est réalisé : nous sommes en Angleterre.

 

 Extraits de Christian Pineau, La simple vérité 1940-1945,

Editions Phalanx, 1983, pages 140-143.