Un décollage difficile
Témoignage d'Hugh Verity
Editions France Empire, 1982
Un décollage difficile dans la nuit du 8 au 9 février 1944
Affleck est le pilote d'un Hudson, un bimoteur de la RAF plus lourd que le Lysander.
L'avion atteignit l'objectif à 23 h 30. Le terrain était imprégné d'eau. Le Hudson s'enlisa en regagnant le point de décollage. Affleck dut arrêter les moteurs et demander de l'aide à l'équipe au sol et aux passagers. Ils poussèrent tous ensemble le lourd appareil jusqu'au point de décollage et l'orientèrent face au vent. La neige menaçait de tomber d'un instant à l'autre.
L'échange de chargements fait, Affleck mit les moteurs en marche mais le Hudson ne voulait pas bouger. La roulette de queue était enfoncée dans la boue. Agents et passagers reprirent la manœuvre de dégagement pour la roulette de queue. Ceci fait, on s'aperçut que les roues principales s'étaient enfoncées jusqu'aux moyeux. Il fallut arrêter à nouveau les moteurs. Une foule de villageois arrivèrent pour aider à creuser et à pousser. Seul de l'équipage, le navigateur pouvait se faire comprendre des Français, encore que son vocabulaire se limitât au commandement : « Allez... hop ! »
Bœufs et chevaux furent alors amenés sur les lieux et attelés au Hudson afin de l'extraire de la boue, mais ils ne réussirent pas à le déplacer. Un appareil allemand passa au-dessus des têtes et tout travail cessa. Affleck décida que l'avion devrait décoller au plus tard à 3 heures du matin. Sinon, il serait détruit. Il dit à Paul Rivière, le responsable au sol :
« Si nous devons brûler l'appareil, nous resterons avec vous et gagnerons en vitesse la frontière espagnole. »
Il décida aussi de faire creuser devant les roues principales pour que l'avion pût avancer aux moteurs. Ce qui fut fait. Entre-temps il dut arrêter les hommes du maquis qui déchargeaient du Hudson fusils et munitions. Puis il essaya de décoller mais ne put prendre assez de vitesse et dut réduire les gaz. En retournant à son point de départ pour une autre tentative, il s'enlisa de nouveau, mais parvint cette fois à extraire l'appareil très rapidement. Décidé à ne prendre que le chargement minimum, il refusa tout passager sauf un aviateur de la RAF en fuite, un résistant français, sa femme et leur jeune fils 1. Le Français était en effet un condamné à mort, arraché au fourgon de police par sa femme et ses amis. Sa femme avait attaqué le fourgon de la Gestapo mitraillette en main, alors qu'elle était enceinte de huit mois. Lui semblait en proie à une dépression nerveuse. La femme, à quelques heures de la délivrance, se tenait là, sans réaction, assise dans la boue.
A 2 h 05, deux heures et demie après l'heure normalement prévue pour le départ, une dernière tentative réussit – de justesse. A la limite du terrain le Hudson heurta une bosse et rebondit. Sa vitesse ayant atteint 50 nœuds, Affleck parvint à le maintenir en l'air, prit de la vitesse et grimpa. Il avait décollé avec les volets à plus de quinze degrés. Il était gelé, trempé, couvert de boue de la tête aux pieds. Il s'aperçut au bout d'une demi-heure que le Hudson allait bien lentement, s'en étonna et comprit qu'il avait oublié de rentrer ses volets.
Ses antennes avaient été cassées au cours de cette lutte démente pour arracher l'avion au sol. Il put rentrer sans s'être fait reconnaître par les défenses aériennes de Grande-Bretagne. L'appareil parvint à se poser à la base à 6 h 40, couvert de boue, tel un char d'assaut en opération.
1 - Il s'agit de Raymond et Lucie Aubrac, avec leur fils. Lucie Aubrac est alors enceinte de 9 mois et prête à accoucher.
Extraits de Hugh Verity, Nous atterrissions dans la nuit...,
Editions France Empire, 1982, pages 260-262.

